Afriques nocturnes

23 01 20 23h03.jpg

Te rappelles-tu nos Afriques nocturnes. Oh, feux de latérite sous les grands flamboyants, musique des marchés de brousse, tamtam des corps enluminés, et les forêts percées de fleuves invisibles. Jamais ne cesse, au fond des yeux écarquillés, le jeu des masques, noire Venise, ni la palpitation des seins sous les doigts.

Au bord des pistes, oui, d’immenses falaises. Dans le silence des rivières, des plateaux, au bout de pontons rongés d’histoire, devant une porte entrouverte, seule la patience lutte contre l’incendie des forêts que fuient les animaux.

À la fenêtre, les nuages s’étirent en lames d’arc-en-ciel, pour apaiser les nuits, les corps à l’affût. Te rappelles-tu ces nuits de palabre et l’univers joyeux. Tu évoquais l’Italie, Turin, où nous attendaient d’autres Afriques.

texte et dessin (duo Piero della Francesca, Battista Sforza, 1455, M. des Offices, Florence, et Ibedji Yoruba, Bénin ; pierre noire et graphite, 23/01/20) ©JJM

Le volet entrouvert

11 02 19 13h00.jpg

En pleine nuit ou au petit matin, se lever, s’en aller, sans jeter un regard, derrière ou je ne sais, dans le temps. Tout serrer au fond de soi, et ne plus rien sortir, rien. J’ai froid, printemps glacé. M’habiller, fermer l’eau, le gaz. Laisser une lampe, illusion de présence. Mais toute présence n’est-elle pas illusion.

Oh, qui va s’inquiéter, personne, c’est ma faute. J’aurais dû partir avant. Avant quoi. Avant. Une succession d’avant, je pourrais remonter si loin, avant moi. Je ne sais pas partir, tourner les talons, hop. Dans ma tête, je traîne, rêvasse, oublie. Je, c’est trop dire. Il, voilà. Le centre est ailleurs, pas moi. Excentré.

Il essaie, est invivable. Se lever, s’habiller, partir. Il en est capable, croit-il. Enfant, simulant une tétraplégie, était-ce une façon de partir. Tout le monde y avait cru, lui aussi,  en pleurs, riant. Laisser le volet entrouvert, chambre rangée. Une fois dehors, oh, tous ces visages sur le départ, sur le retour. Palimpseste de présences effacées, recouvertes, dévoilées. Il reste les yeux, le fil tendu des regards.

texte et dessin ©JJM

La part secrète

P et F 21 01 20 10h58.jpg

Les mots fusent en tout sens. En coulisse on s’agite, scène et salle confondues, les acteurs sont partout. Le texte est infini, mais le temps compté. Amour. Phèdre va parler. Hamlet est-il fou. Oh, Lucia meurt, et pour Francesca, tourments éternels.

Un rideau de sang sépare le jour et la nuit, après un combat inégal, une joute tragique, béance du destin. Tout est possible, alors. La minute à venir ouvre sur la douceur des corps abandonnés mais libres. Force. Le drapé des costumes oriente les regards, les mains se tendent enfin, les paroles sonnent.

L’entre-deux délivre la part secrète, la malédiction est un leurre. Le voyage est imminent. La mer est là, qui attend et miroite pour qui ne ferme pas les yeux. Du profond, jaillit, volcanique, le désir de beauté.

texte et dessin (variations sur un plâtre de J.-B. Hugues, Les ombres de Paolo Malatesta et Francesca da Rimini, v. 1877, Orsay ; graphite, pierre noire, 21/01/20) ©JJM

Dans le sillage des êtres

20 01 20 22h43.jpg

Tout là-bas, en montagne, nuages collés, bêtes à l’abri serrées sur une paille humide. Le monde marmonne dans les cyprès, sur les murs. Moment délicat, tu sais, où les rideaux s’écartent. On est au milieu de rien, nus comme alexandrins de papier.

La scène est vide et le décor figé. Personne, les masques gisent à terre. Malades, lèvres serrées, les yeux perdus. Oh, demain. Que sera la nuit. Vite, lumière partout. Les lampes clignotent, lucioles de rue. Timide, il y a je ne sais quoi de parfumé.

La découpe des toits plein ciel s’orne de fines guirlandes, et les fenêtres s’égayent. Mutation de l’entre-deux. Pas joyeux, sur le trottoir, des voix fraîches s’appellent. C’est délicat, profond. Dans le sillage des êtres, oui, un parfum de beauté.

texte et dessin (en cours) ©JJM

La robe noire des ombres

Paolo et Francesca 19 01 20 11h14 2.jpg

Oh, cet entre-deux du chien et du loup, hésitation des ombres, voiles traversées de vents contraires, dans l’engloutissement d’un soleil fourbu disparu à l’autre bout du ciel abrasé. La mer s’absente.

Huîtres, coques et patelles ferment leurs temples. Les rues sont plus étroites, les cœurs battent, oui. Résister, à quoi. Pourquoi. L’entre-deux, prélude au terme absolu, nécessité d’écarquiller les yeux pour s’orienter, viser l’unique étoile.

Nier la chute au puits sec, le bruit mat du crâne sur le sable d’or. Tombe d’un jour éreinté entraînant avec lui la nuit. Robe noire, pâleur d’une lune gibeuse. Et le rivage s’estompe. Les cimes des pins, diluées dans l’encre céleste, flottent. Tant d’énigmes encore, irrésolues.

texte et dessin (Les Ombres de Paolo et Francesca da Rimini, à partir de J.-B. Hugues, v. 1877, Orsay ; carbone, 19/01/20) ©JJM

Le Chant du Cygne : Anthologie 2020

Le Chant du Cygne / Anthologie 2020 vient de paraître !

Anthologie Chant du Cygne 2020 1.jpgAnthologie Chant du Cygne 2020 2.jpg

J’ai le plaisir d’y figurer, avec le premier texte de Destin d’un ange, fiction poétique parue, avec La Fourche, en 2012 dans la même collection.

Couv Destin Fourche définitive.jpg

Je suis très attaché à ce recueil. Certes, l’écriture a bougé depuis, selon la diversité des formes et des rythmes, du contenu et de la musique, mais le but est la même : aborder le rapport entre parole et vie, langage et affectivité, existence et nature. Dans Destin d’un ange et La Fourche, parole est donnée à deux femmes, l’une jeune, l’autre très âgée, chacune traversant une expérience forte, douloureuse ou délirante, mêlée à l’amour qu’elles portent à la vie, et que l’épreuve exacerbe, magnifie. Valéry Meynadier, dans la revue Autour des auteurs, n°32, finit sa chronique en disant : « Écrire et lire, c’est agir sur le monde et sur soi. »  Lionel-Édouard Martin, à sa parution, lui avait consacré un bel article, sur son blog : http://lionel-edouard-martin.net/2013/06/23/le-chuchotis-de-la-structure-a-propos-de-destin-dun-ange-de-jean-claude-marimbert-aux-editions-du-cygne/

Pour l’éditeur, merci de diffuser, si vous le voulez !

Le remous des saisons

12 05 19 7h39.jpg

Sans se leurrer il n’a, tout pesé, pas grand-chose à brandir face au ciel, sans parler de l’enfer, ne croyant à l’un pas plus qu’à l’autre. Nul bouclier le protégeant du pire, se disant, en un vain tremblement, qu’un rien suffira à lui faire endurer ou éviter miel ou tortures de l’au-delà, haut ou bas.

Mais ce rien lui échappe, et c’est heureux, pense-t-il. Exposé au remous des saisons, amour offert aux passantes, reçu au creux du ventre et des poumons, soudain la proie du boa légendaire, sans oublier le cœur percé d’une innocente flèche.

Il se contente d’accueillir, en retour, ce que dès les premières cellules l’histoire lui a réservé, incapable, ayant foi en certains regards ou mots, d’en tirer la moindre leçon. Il s’imagine toujours et encore, qu’il suffit d’ouvrir portes et fenêtres pour que l’espoir s’invite.

texte et dessin ©JJM

À portée de main

18 01 20 9h24.jpg

Naïf, corps ensablé, tête exposée au vent, l’autre à jamais énigmatique, et soi. Il emprunte les voies routinières de l’illusion, ballotté dans ses propres remous, au hasard de la chaîne des automatismes, en quête de trois fois rien.

Un air de jazz ou d’opéra, le tamtam de l’enfance, loin des litanies et des plaintes. Il suffit de taper du pied, d’écouter les oiseaux, de traverser la piste. La joie à portée de main. Mais toujours s’ouvre le vide sous les semelles, d’un chemin, d’une absence.

Sans idées noires, ni blanches, constat lucide et froid. Début d’une reconnaissance, de l’acceptation d’une faille. Incapable de tenir au creux des paumes un peu d’eau. Rêveur ébréché, il écoute la pluie sur les cyprès, les branches au soleil, le merle moqueur, les tourterelles, la magie du printemps.

texte et dessin (Ibedji Yoruba, Bénin, coll. pers. ; D. Ghirlandaio, portrait de Giovanna degli Albini Tornabuoni, 1489-1490, Prado, Madrid ; pierre noire, carbone, 18/01/20) ©JJM

Le corps menacé

16 01 20 16h30.jpg

Se taire, est-ce si difficile. Les mots jaillissent de la bouche, lèvres tendues vers d’autres lèvres. Avant cela, de la gorge, du ventre, du sexe, des yeux aussi, oui, visage déjeté. Le corps tout entier contient des mots en attente. Il ne cesse de créer des mots qui se bousculent, s’emmêlent, se lient. Je n’ai pas su me taire.

Je me demande pourquoi. Il faudrait interroger l’enfant. Il est toujours là, imagine des tragédies, des batailles, joue aux Indiens. Ils dansent, chantent, les tambours remplissent la nuit, les corps convulsent. Oh, qu’il arrête de courir. Le temps de souffler, de dormir. Dormir. Le silence est un désert brûlant, et j’ai soif. Parfois glacé, et je grelotte.

Plongés dans une eau claire, et nous nageons. Ou en apesanteur, sans aucun repère, que ton corps menacé. Trouver le dernier mot, il n’y aurait qu’à flotter dans le sens. Le sens du courant, le sens de la vie. Nul besoin de se retourner, de traquer les mirages, ni les belles illusions.

texte et dessin ©JJM (San Sebastian percé, Basilique de Sainte-Marie-du-Chœur, 1774, San Sebastian, Espagne ; Statue, Cour carrée du Louvre, Paris ; graphite, 16/01/20)

Contre-temps

25 11 19 11h43.jpg

La neige, si tendre en hiver, ne décolère pas. Au pied des arbres, à l’angle des fenêtres. Et dans le lit, sur la peau, sous les ongles et les paupières. Au cœur des os transis d’étonnement. Colère. Jamais si grand froid ne s’est vu, en juin.

Incendie des ramures, fleurs desséchées. Les cigales dilacèrent les idées les plus folles d’harmonie, de joie. Mais la neige est patiente et le soleil naïf. Elle vient de si loin. D’un puits enfantin. Le printemps fanfaronne, fait la roue, pourtant le blanc polaire s’incruste un peu partout.

Le cœur bat à contre-temps. Le crâne gèle et les muscles bleuissent. Les traces de pas s’évaporent à peine abandonnées. Les rues tremblent dans la lumière matinale. Invisible et têtue, la neige, au fond des regards vacants, n’a de cesse de faire frémir les paroles les plus douces.

texte et dessin ©JJM