L’Abandon

Le brouillard n’y est pour rien, la neige ni le froid. / Pourquoi faut-il toujours quitter l’ici sans ailleurs. / Ne vois-tu que le sillage est effacé, Grec antique, / Les yeux crevés. Non, dessous, la douceur, la joie

Trépignent. Un rien suffit, mot ou pas et s’en aller. / Les paroles s’égarent. Au cœur des reflets, la lune / S’affole, le tamtam des âmes crie, le chagrin use / La peau. Le temps blesse le ciel, et la vie résiste.

Je te vois, n’y crois pas, tu te caches. Où, jamais / Ne l’ai su. J’arrive, mon visage est rongé. La rue / Est illuminée. L’abandon est une route escarpée.

Tais-toi, cherche un mot, un seul, et là, tiens-toi. / Insondable est le cœur. Le profond chante et fuit, / Tremble au bout du doigt, se souvient du fil d’or.

Photos : Reflets sur façade, Canal du Midi, Toulouse, 11/10/14, 16:55 ; Sarcophage paléochrétien dit du Comte de Toulouse Guillaume Taillefer, fin IVe-Ve s. ap. J-C., basilique Saint-Sernin, Tlse, 28/03/21, 16:22, sonnet ©JJM

Musique 2

Peinture, musique, dessin vivant, mots perdus. / Visage effacé, la peau, une silhouette absente,

Chair évaporée. Lumière du soir, le ciel est si / Paisible. Tout renaît, je contemple un mirage,

Te touche, te sculpte. Oh, jamais ne disparaît / Ta splendeur, dans l’ombre d’élégantes grues.

Photos : Grues, paravent à deux volets, Maruyama Okyo, milieu époque d’Edo, fin du XVIIIe s., m. Guimet, 07 04 17 12h09 ; musique, Duesenberg Carl Carlton, 25 07 15 10h45 ; Buste féminin, m. Jacquemart-André, 08 04 17 10h58; texte ©JJM

La Musique 1

Porte fermée, oh, fermée, je n’ai de l’être / Vu que les remous profonds, ne suis plus / Ni dedans, ni dehors, et ils m’ont échappé, / Laissant au creux des mains je ne sais quoi,

L’attente, non, l’illusion du possible, non, / La joie de l’inconnu et le puits de tes yeux. / Il reste la musique, elle se moque du refus, / De l’abîme, des falaises de craie, du soleil.

Photos : Paravent à six volets, Kano Sansetsu, Huit vues de la Xiao t de lz Xiang, début époque d’Edo, première moitié du XVIIe s., musée Guimet, 07/04/17, 12:11 ; musique, 27/10/16, 19:33 ; Tête féminine, musée Guimet, 07/04/17, 11:42 ; texte (extrait de « Il reste le ciel », La Boussole des rêves, éd. Le chat polaire, 2020) ©JJM

La Banquise

Banquise nue, soleil gelé. Espoir d’une fleur,

D’une libellule. Volonté vide, sans lumière.

Sans la sève des arbres ni l’éclat de nos yeux,

Ni la douceur des corps, abandonnée des dieux.

Photos : Briques, Cathédrale St-Étienne, Tlse, 27/06/15 ,19:24 ; Porte vitrée 27/12/15, 07:40 ; « Jeune fille debout se cachant le visage avec ses mains », 1911, Egon Schiele, expo Beaubourg, 29/10/18, 19:43, quatrain ©JJM

Le Griot

Oui, je cours ci et là. Figuier, statue, genêt.

Jamais, crie le griot accroché à mon bras,

Jamais, crie le griot, l’amour ne s’éteindra.

La nuit est claire, et volent les mots étonnés.

Photos : Briques d’un porche, cloître des Augustins, Tlse, 22 07 18 16h45 ; Reflet(s), 15 07 15 12h21 ; Titus, affiche de La Clémence de Titus, 06 06 18 14h09 ; quatrain ©JJM

Fleurs

Jamais, au bout du monde, ne se lamente l’être / En ce moi de passage. Sauvage, il recueille de / Tes mains de tes yeux de tes jambes nerveuses / Les reflets matinaux. Au bord d’un précipice,

Il vise l’horizon, jamais ne se retourne. Assailli / Par le feu des nuages, par l’ombre des baleines, / Il fixe la houle où tu te caches, oublie le temps. / Tu tiens des fleurs, elles sont là, et le champ où

Le vent les malmenait, et le visage tendu vers le / Ciel, main en visière, toi qui les nommais, repue / De leur parfum, et la sirène d’un paquebot, et le

Monde alerté, oh, tout cela. L’être ne désespère / Jamais dans la noire tourmente. Ivre d’embruns / Musqués, il chante. Un éternel enfant, si joyeux.

Photos : Plafond, Galerie Borghese, 23/08/18, 15:40 ; Pivoines, cloître des Augustins, Toulouse, 21/05/17, 17:28 ; Statue, Cour carrée du Louvre, 09/11/19, 08:56 ; sonnet ©JJM

L’Effacement

Qu’as-tu vu de moi, aurais-je laissé échapper / Je ne sais quoi, ou entendu, de ma voix, miel, / Océan. Touché, j’ai tressailli, regards d’enfant, / L’effondrement dedans, le sol se dérobe, je les

Croyais perdus, oh, qu’as-tu fait. Lumière, joie / Dansante, inépuisable douceur, la nuit blanche / Seule préserve de l’incendie, oh, de l’abandon. / Reste de l’image un halo, souffle, être fugace,

Soupir d’une vague rejetée par la falaise, elle / Revient revient encore, infatigable nuit d’été. / Sur le sable les rumeurs d’une ville italienne.

Le combat amoureux, de la pierre et de l’eau. / L’image s’efface, nécessité de disparaître pour / Hanter l’âme, une coque arrachée par le ressac.

Photos : Rome : Colisée, 19/08/18, 16:32 ; Jardin de la Villa Borghese, 23/08/18, 15:18 ; Statue de rue, 20/08/18, 14:42 ; sonnet ©JJM

Nocturne 3

Il en est de certaines blessures, comme de / Coquillages abandonnés sur lesquels le pied / Se crispe, piqué par la nacre, coiffés d’algues, / Envahis par le sable au fil des millénaires. […]

D’un enfant submergé par le chagrin, n’ayant / En poche aucun mot, ni regard ou épaule, pas / Même la trace d’un refuge, sinon sa douleur / Clouée au temps, flèche sans pointe ni cible.

De ces repas sans fin, où un silence épais / Enduit les murs, remplit les cuillères au ras, / Gorges, poumons, corps, la chair étouffée, / Dehors tinte un vélo, flotte une robe légère.

De ces plaies que rien ne peut panser, elles / Atteignent l’être, ou le monde, ou la peau, / Ou les forêts d’où jamais le feu n’est absent, / Sous un soleil d’amour, séduisant et joyeux. […]

Photos : Lumières de la nuit, Front de mer, San Sebastian, España, 22 07 16 0h11 ; Portrait de jeune fille après le bal av 1885, Armand Cambon, 02 02 20 ; Antonia Minor, 36 av. J.-C., art romain, fille cadette de Mar Antoine et d’Octavie, 03 08 18 16h35 ; texte (extrait de La Boussole des rêves, éd. Le Chat polaire, 2020) ©JJM

Nocturne 2

Je tremble, ne peux rien faire, / Tends un bras et le miracle / s’accomplit, sans dieu.

J’étouffe sous le drap en boule, / Ce n’est rien. Banal drame de / l’amour, tragédie de coton.

À l’opéra, là oui, aimer à / Mourir, crier, rire, pleurer. / Mais ici, la nuit, larmes

Du trop-plein, ventre griffé. / Il suffit que je me lève et / Ramasse Le Paradis Perdu.

Extrait du « Chemin de Sable », recueil inédit

Photos : Cathédrale Saint-Étienne, Tlse, 25 12 13 16h23 ; Nuit, 20 07 15 4h38 ; Mme. de Loynes , Amaury-Duval (1862), expo MIB, Montauban, 02 02 20 14h41, texte ©JJM

Nocturne 1

Ta poitrine est criblée d’étoiles, vent de nuit,

Une et mille fois. Oh ton cœur crisse, mes yeux

Cherchent refuge dans la mémoire et je suis,

Naïf, la courbe d’un corps tracée par les dieux.

Photos : Boule métallique, place de Clichy, Paris, 04/04/15, 13:05 ; Cleopatra, Jacopino Del Conte, XVIe s., Galerie Borghese, Rome, 23/08/18, 16:44 ; Nuit, Canal du Midi, Tlse, 01/12/14, 18:08, quatrain ©JJM