Visages

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Statues, XVIe s., musée des Augustins, Toulouse ; Tête de femme, musée Guimet, Paris ; Victoire sans ailes, musée Jacquemart-André, et « Damaged child », Dorothea Lange ; Cour carrée du Louvre. (Graphite et mine de plomb, JJM, 12/18)

 

Voir, si simple. Énigme de l’errance, de l’effleurement.

Toucher des yeux, attendre, écarquiller. Oh, n’être alors

Plus qu’un personnage d’étude, visage dans un carnet.

Dévoilement d’une intériorité, simple frisson du temps.

 

Ou, reflet sans tain dans l’atelier du rien, tenir la pose.

Dans le murmure de l’eau, voir, ne plus attendre. Rien.

Prêt au silence passer devant les arbres. Les blessures de

L’écorce chuchotent, palimpseste muet. Trembler de joie.

 

Sur les pavés bleus glisser. N’être au centre de rien, dans

Le soir évaporé. Et à l’écoute, il arrive que tout soit beau.

Parfum mêlant grandeur et repli, puissante fragilité. Tout,

 

Absent, là. Alors partir, s’effacer, tout près à se toucher de

Si loin, adieu. Se fondre dans la lumière, ne pas renoncer,

Avancer parmi les visages. Oui, douce est la clarté, tu sais.

 

Extrait de « L’Or des jours » (inédit ©JJM)

Ciels et Racines

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Ciels et racines, Hendaye ; Banian, Valence, Espagne. Dessins JJM, graphite et mine de plomb, 12/18.

Chants millénaires

Il n’y a rien au-dessus des arbres, rien, sinon

La violence des paroles consumées, la vacuité

Des promesses, la boiterie de l’homme blessé,

Quelques rires épars, dans la forêt amnésique.

 

Le ciel est lacéré de vaines prières. La neige

Rouge tapisse les trottoirs, les corps rebelles.

Chaque branche, lancée plein ciel, est racine,

Appel ou réponse, pleur brûlant, rire enfantin.

 

Les oiseaux le savent, qui se posent, élégants,

Plumes décorées de chants millénaires inouïs,

Tandis que les troncs ruminent. Alors je ferme

 

Les yeux, visage collé à l’écorce rugueuse, oh,

La chaleur coule en moi, je n’entends plus rien,

Je n’ai plus qu’à me laisser vivre, apaisé et nu.

 

Extrait de « L’Or des jours » (inédit ©JJM)

Mains

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Mains, XIVe et XIXe s., musée des Augustins, Toulouse ; Angelot, fontaine au Colisée, Rome. (dessins JJM, graphite, mine de plomb,12/18)

Intime joie

J’arrache au vol trois mots, tout s’efface si vite.

L’absence noie le domaine respirable, trois mots.

Bouts de peau. À quoi sert-elle si l’air manque et

Si les mains cherchent dans le noir. Oui, je t’offre

 

Ma peau, elle est tout, je lui dois tout, ne possède

Rien. Je suis dessous, même pas, dessous, se tient

Un entrelacs de chair, le corps. Je sens mon cœur

Battre battre, penser à toi. Les poumons rythment

 

L’univers, mes mains, pour toi, moi je suis derrière

Le visage, là au fond, je cherche, j’aime, je chante,

Parle un peu. J’arrache ici là trois mots et j’oublie.

 

Alors tu sais, je suis joyeux. C’est ce qui me reste

Des mots. Une petite légèreté, comme un angelot

Avant l’envol. Intime joie, dont je ne sais que dire.

 

Extrait de « L’Or des jours » (inédit ©JJM)

Demain

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Murs : frise de façade, Institut Michelet, Paris ; gothique méridional, XIVe s., musée des Augustins, Toulouse ; briques, cloître des Augustins, XIVe s.; végétation, XIVe s., m. des Augustins. Graphite, mine de plomb, 12/2018, JJM

Demain

Au pied du mur, des figues écrasées par le soleil, la pluie.

Ivres, deux ou trois guêpes tètent un reste de pulpe rouge

Sang, velours de mon théâtre intime. Insondable vide, au

Cœur de l’absence, oh. Dans un décor de ruines délavées,

 

La braise des corps, les visages renversés et l’ébauche d’un

Sourire sur les toits, le fleuve. Les arbres guettent, et la rue

Fomente un crime. Une pie s’envole, arrache les mots secs

Collés aux briques. Écarter le danger, tu sais, la nuit venue.

 

Les papillons coiffent le lampadaire de rue. Un air d’opéra,

Fredonné tout près, Casta diva, l’ai-je rêvé, dis. Tu marches

Sur le sable. La plage du lit, halo du volet. Mon esprit dilué

 

S’englue dans le reflet d’une photo. Train en gare à minuit.

Il bouge, s’approche, je me lève. Oh oui, quel beau voyage,

Ton rire. Un oiseau posé sur le bord de la fenêtre. Demain.

 

(Extrait de L’Or des jours, sonnets, inédit ©JJM)

Les Dieux de marbre

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Ancêtre moai, Île de Pâques, baie de Cook, musée du Quai Branly, Paris ; Totem, Colombie britannique, musée du quai Branly ; Divinité, Asie, musée Guimet, Paris ; Bas-relief, XVe s., musée des Augustins, Toulouse (dessins JJM, graphite, mine de plomb ©JJM)

Les dieux de marbre

Aimer le marbre et les rosiers, tandis que les acacias et

Les tilleuls dansent. Autan furieux. Embruns des fleurs

Aux pétales froissés, harpon du temps planté dans l’eau

De la fontaine. Peindre cela, et non des tripes les tracas.

 

Sait-on ce qui, du corps au pinceau, au fusain, passe et

Change le monde, non, le crée. La main trace les lignes,

La vie de la main est dans l’ombre laissée nue, au reflet

Des échos, au remous des cellules, aux images fuyantes.

 

On voit l’attente et la mort, de longs voyages sur l’océan,

Les muscles battus par le vent et le rêve des baleines, les

Côtes lointaines approchées de nuit. On entend, enfin, le

 

Chant des villages brûlés et les dieux de marbre. Il suffit

D’un oiseau pour que la terre tourne, que la main prenne

Au vol un regard, une caresse, oh, le bonheur d’un matin.

 

Extrait de « L’Or des jours », sonnets (ensemble inédit) ©JJM