Les Mots

Les mots, les yeux sont des fenêtres. / Les mots, des yeux fermés, le soleil / Les brûle. Je me suis tu et tu as crié / Les mots des yeux, un cri du ventre.

Mer agitée les yeux fermés par le sel, / Cela tu le sais, me suis tu. La fenêtre / Ouverte, coup de vent, grain en mer, / La houle. Sur la vitre passe un reflet,

Des regards volettent, voix. Les mots / S’enlacent, se lient au vent, chantent. / Musique, herbe folle au soleil de l’été.

Les mots s’ouvrent, des mains. Image, / Visage porte condamnée. Inconsolable / J’attends la pluie pour rejoindre la mer.

Photo : Psyché sous l’empire du mystère, 1897, Hélène Bertaux, Petit Palais, Paris, 19/07/20, 10:56, sonnet zip ©JJM

Latérite

Tout a basculé. La rue n’est plus une rue. / Trottoir, entrelacs de vies, lignes brisées. / Arbres étiques, oiseaux cachés. L’avenue / Fleuve à sec de latérite craquelée de mots

À la gorge d’enfants blottis. Espoir ocre / Et rouge. Demain sera mais, oh mais oui. / Je rentre chez moi, moi. Le couloir désert / Somalien où de nuit je roule. Je rentre, où.

Intérieur, ciel d’encre. Des girafes coupent / Le faisceau des phares. Bas-côté d’épines. / Bêtes désarticulées, des cous et des pattes, 

Avalées par le bush. Moteur calé, au cœur / Du silence. La paix, au loin une explosion. / La guerre. Larmes de poussière de la nuit.

Photo : Femme Kumbia, 1930, Anna Quinquaud, m. d’Art Moderne, Paris, 21/07/20, 17:51, sonnet zip ©JJM

L’Orbe

De l’orbe matinal surgit l’obscurité / Du jour, puits de violences faites à  / La vie, ruminées chaque nuit. Vois / De la lumière l’écho. Forêt brûlée,

Le chemin fuit. Tu es là. Au cœur / De l’orbe, luit ce qui t’échappe, si / Profond. Thalès tombe. La pierre / Blesse le pied. Proche et lointain.

La beauté éclaire le silence du ciel. / Les langues disent l’amour, le vent, / Le corps souffrant, la guerre. Parle.

Sec est le sol où tu ne marches pas. / Chaos et abandon ruinent l’œuvre. / Dans le repli, sois ouvert à l’autre.

Photo : Zao Wou-Ki, « 03-12-74 », m. d’Art Moderne, Paris, 27/07/18, 11:40, sonnet wip ©JJM

Le Fruit

Fruit mûr de l’arbre tombé brille, / Sucre de non-être gavé de soleil, / Rires et mots enfouis. Arbres et / Cailloux consolent. Mer, oiseaux,

Ce que je tais. Ne te retourne pas, / Car la colère est douceur gâchée. / Qu’ai-je crâne brisé, pensée coule / Feu du rêve. Cri de pie, parfum de

Figuier, étang bordé de silence et / Joie du tonnerre, folie des éclairs, / L’humus est un miroir des morts.

Boitiller rocher brûlant, d’un pied / L’autre perdu, exposé. Alors aimer, / Au cœur du fruit, regards, lèvres.

Photo : Pomme, 30/04/20, 17:22, sonnet wip ©JJM

La Sirène

Courir, toujours courir après quoi. / Rien. Ligoté par les lignes de fuite, / Me relever. Où est-ce, espace vide, / Le fil s’use, rompu, effiloché, pend.

Reprendre. Courir, oui mais bobine / À terre, elle roule à l’infini, vers tes / Pas. Dessiner, visage, ciel. Ne plus / Croire, ceci cela, en ceci cela, fini.

Un bateau passe majestueux glisse,  / Indifférent. Mains agitées, un quai, / Des mouchoirs. Ne pas pleurer, il

Part, revient, la nuit. Grand salon, / L’orchestre joue. Oh, ne ferme pas / Les yeux. Sirène aigue, il revient.

Photo : « Nous Deux », 1957, Zao Wou-Ki, m. d’Art Moderne, Paris, 27/07/18, 11:27, sonnet ©JJM

L’Espérance

Trace, écho. Voir de loin, mal, appeler. / Voix perdue sous les aiguilles d’un pin / Couché par le vent, l’espoir de la soif. / Une voile, un oiseau, il suffit de rêver.

Sur la rétine, algues, poissons de roche / Blottis et bouquet d’anémones de mer. / Remous nébuleux, puissance d’un cri. / Mémoire de l’écorce, une cigale s’use.

Feu, scie rouillée du temps. Sur le sable / Un enfant joue, coquillage et bois flotté. / La mort fuit. Trace de pas, écume sèche.

Souffle de vagues molles, roches brûlées. / Sentir la houle claire dans mes poumons. / Sous l’eau je devine tes yeux, tes mains.

Photo : Cerbère, 19/08/13, 16:26, sonnet wip ©JJM

L’Eau

Se laver attentif à l’écoulement. Être / L’écoulement, lécher eau langue eau, / Langue de soleil gorgée aspirer l’eau. / Le nez, la bouche, laver être dedans.

À grande eau la liberté de l’eau non / Du poisson, vie liquide il ne sait que / Nager s’éloigner souple secret glisser / Vers les montagnes bleues de la mer.

Nuit noire, toujours de l’eau. Se laver / Lentement se dissoudre, être emporté / Par le fil le courant. Nuage de pensée

Ruinée en surface. Corps pâles, rires / Lointains. Les sons flottent, poissons. / Lever du jour nager, douceur de l’eau.

Photo : Peñíscola, 17/08/16, 10:29, sonnet wip ©JJM

Le Défi

Ciel tentant, ne sachant où me mettre. / Infini lointain rayé d’oiseaux, effleuré / Si je lève les yeux. Paroles ruminées, / Au fond des entrailles, ventre brûlant.

Je m’allonge dans l’herbe. Coquelicot, / Libellule, une odeur, un reflet, l’ombre / D’un bec fendu. Pétale de sang froissé / Par la brise, tristesse du pistil de Chine.

Libellule immobile. Ici nul mensonge. / La vie ou rien. Espoir infini. Coquille  / Sur la tige, un escargot tête d’épingle

Défie espace et temps, noir et blanc, / S’envolera, rêvant de traverser le ciel. / Je me lève. Oh, sois un puits d’amour.

Photo : Mark Rothko, N°22, 1948, « Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet », m. de l’Orangerie, Paris, 25/07/18, 11:53, sonnet wip ©JJM

Seuil

Transparence de l’aube, terrible solitude / De l’être au réveil, en un éclair dévoilé. / Des mots s’agglutinent ici et là marbrés / De rêves. Ta nudité, et les sens furètent.

Les ombres naissent au chant du merle. / Langue des oiseaux, du cyprès, richesse / Inouïe. Les bibelots patientent. Oh, une / Mélodie virevolte sur les livres, ta voix.

Partout des images et des scènes mêlées. / Première guêpe que des mots tentent de / Chasser, d’écraser. La mort, jamais loin.

Ouvrir la fenêtre, tirer de soi un viatique, / S’émerveiller. L’air est frais. Se mettre à . Voler plein ciel, joyeux, franchir le seuil.

Photo : Fenêtre sur la Seine (salle de l’expo Zao Wou-Ki…), musée d’Art Moderne, Paris, 27/07/18, 11:29, sonnet ©JJM

L’Humus

M’effacer, me taire, n’ai su. Art mal / Maîtrisé, me mettre en avant de rien, / Sauf de la forêt primaire. Les arbres / Aiment le vent, les étoiles, diadème

Des esprits. Immense le corps offert / Tressaille frôlé par l’univers, est seul. / Il caresse l’herbe et le velours du ciel. / Animaux secrets dans l’entrelacs des

Dents, oiseaux peints, orage. La pluie / De feuille en liane rejoint l’humus, le / Tonnerre des chants, appel de l’infini,

De la voûte, vertige. Des êtres émane / À l’aube leur intimité, oh, sur la peau / Fragile, blessée, cousue, tatouée d’or.

Photo : Crâne surmodelé, Yuat, Sepik, Papouasie-Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle, m. du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, 23/07/19, 10:23 ©JJM