les Fontaines chantent

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Les fontaines chantent à l’ombre des citronniers, des grands cyprès, des orangers, des jasmins touffus, des rosiers. Des enfants jouent aux osselets. Vertèbres d’agneau, petit tas serré à terre, une en l’air, dans la main prête à lancer. Les yeux sont rivés à la petite mort, rieurs. Enfer ou paradis. Risquer sa vie pour le savoir.

Dans le jardin, la chaleur énerve les insectes. Partout, l’eau coule. Les abeilles sucent le puits des fleurs. Les papillons luttent avec le soleil. Une libellule se pose sur l’ocre d’un muret. Le diamant de ses ailes scintille. Des clochettes d’eau coulent de la bouche d’animaux égarés, dans des vasques où des têtards vibrionnent entre des boules de mousse. Les gouttes forment un troupeau éparpillé dans une dentelle d’allées secrètes.

L’air diffuse une fraîcheur musicale. Je lève les yeux du livre d’images. Dans la rue, une pluie fine transperce les passants, les vélos. Le café est bondé, les chocolats fument. Irons-nous en Andalousie. Ma vue se brouille. Un pneu crisse. Une voiture affole une flaque. La vague submerge les tables, la cour des Myrthes et les douze Lions. Fleuves de lait, de miel, d’eau, de vin. Le ciel tonne. Grenade nous attend.

©JJM

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Rien de cela n’existe

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Entre dehors et dedans, la nuit. Présence floue, indétermination de l’être. Figure toujours dessous, soudain expulsée, renversée. Frontière, si vague en négatif. Vision d’un seuil infranchissable, sans pouvoir préciser la trace, le contour, le parfum. Mais ce visage du dedans offert, ce bougé de traits incertains, dit l’essentiel. Dehors, dedans, simple façon de trancher. Voir.

Rien de cela n’existe. Les mots trahissent le vent. Quand l’oiseau chante, il est aussi bien l’arbre, la forêt, le ciel. La coccinelle est fleur, l’eau du torrent soutient la roche, la terre noire est nuage, pour le bonheur des taupes. Les chauve-souris frôlent les planètes glacées. Sur ta joue passe un vol de grues cendrées. La nuit, ce contact, intime obscurité de l’être. Mes regards font surgir des formes aléatoires.

Affleurement du corps flottant, mots frileux. Dans le silence rythmé des poumons, je suis l’air jusqu’au profond, remonte dilué. Ton corps sculpté par le drap. Appel dont l’écho toujours possible envahit l’espace, faisant vibrer la frontière entre quoi et quoi. Tout cela occupe un instant mon imagination, brisé par un bruit, une moto, des pas dans la rue. Je sors, m’évade, me perds dans les cyprès, ris de cette facile errance, oh, j’aime ce voyage immobile sur ta peau.

©JJM

L’Ombre du Soleil

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La nuit, le soleil est noir, si noir, non-être à l’être mêlé, pour dire piège, méprise, leurre. Jekyll, un enfant de chœur qui tendrait les burettes au diable. Tartuffe, un saint de carnaval. Je navigue au jugé de rocher en rocher, sans phare. Me tourner vers mur ou fenêtre est vain. Je ne lâche pas, paupières en sang, ou pire, le sang de l’autre. Je comprends mieux Caïn, l’œil, une bête. Où se cacher, où fuir. Où que j’aille je suis, me suis, me précède, alors dormir, non.

Le moindre bruit me rappelle le monde, là, dans la rue, sous les étoiles, en pure perte. Tout n’est plus que reflet, coin de bureau, pâle sous-verre dans le halo du volet, qui toujours luit, me nargue. Suis-je Abel ou Caïn. Les ombres sont des cantatrices étouffées, tragédiennes du cinéma muet, elles agitent ma vie en tout sens. Le vent joue sa rhapsodie sur les étagères livides, les papiers japonais de l’histoire se déploient, tout y passe.

Je me tiens par les cheveux, il n’y a personne, je peux y aller franco. Nous ne sommes que tous les deux, Abel et moi. La fosse d’orchestre cherche le la, la nuit met en branle la grande machinerie, cintres, porteuses, cabestans, roues de bois. Je suis sur le grill, à l’affût, lance les cordes, les escaliers se dérobent, les fenêtres tombent. De la trappe, je souffle à qui mieux mieux, je règle mes comptes, frais ou moisis, libre. Les rires sont pleins de dents, ils ricochent. Les yeux cernés de charbon fixent l’au-delà, les pommettes poudrées simulent tout, une métaphysique de papier mâché tisse un monde peuplé de peurs tenaces, acides, et,

la rue étant saturée de silence, un rien, borborygmes de tuyau ou volet grelottant, suffit à faire hurler les meubles, les livres, d’ordinaire si discrets. Je vide mon seau, j’affronte la mort, rejoue la scène du crime, seule façon de renouer avec je ne sais quoi, le jour à venir, peut-être, apaisé.

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La nuit, les tragédies se nouent

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La nuit, les tragédies se nouent. Il n’est question ni d’heures, ni de distance, inutiles repères d’une réalité vacillante. Les lieux glissent les uns dans les autres, l’urgence est la règle, le raccourci prévaut. La lenteur étire les paysages, les pièces, l’essentiel est mis en scène, sans fioritures, mystérieux.

Main, visage, phrase lancée au ciel. Des pas, terrasse bordée de rideaux. À tout instant, des émissaires entrent et sortent, à chaque seconde une rupture est possible. Ce qui un moment était lié à je ne sais quelle nécessité vitale, si profonde qu’elle déroute le sens commun, — je m’y perds, m’y retrouve, voltigeant ici là comme chez moi sans moi —, soudain se défait. 

Des pans entiers s’effondrent. Au loin, poussière, nuages, bruits de galop. Jamais le jour les oiseaux ne chantent ainsi, les arbres ne se laissent ainsi caresser par le vent, ni les bouches, les yeux, inconnus, appelés, familiers ou entrevus. Et toujours tu es là. Nos paroles sont la vie, tendres ou écorchées. Nul mensonge. Des batailles se livrent en mer, en plaine, sans armes, sans vainqueurs, sans morts.

Le lit est un refuge, la nudité un monde. Les corps s’affolent, s’affrontent, s’aiment, dans le murmure des voix enlacées.

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Cette nuit…

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(d’après Dorothea Lange, Damaged Child, août 1936. 31/12/18 ©JJM)

Cette nuit, la colère l’a emporté sur tout, sur l’abyssale solitude des Mortels, sur la perte de confiance en soi en tous, confiance de pacotille, leurre de diamant, l’attaque en règle de l’usage des mots, cailloux, fleurs, aveux, caresses, appels lancés au visage, en l’air retombent en pluie, en volutes de suie aussi noire que la nuit, quand la nuit s’effondre sur elle-même, puis explose, fascinante et morbide,

colère d’Achab, au fond du ventre, des poumons ouverts, cœur blanchi de sel et de cris d’oiseaux, tenace défi chevillé au corps blessé, à marcher sur l’os de long en large, de la porte à la fenêtre, du garde-corps au lit-océan, 

colère distillée dont le dénouement est une nuit plus profonde encore, je ne sais,

colère de l’enfant, de l’ange, lui, toujours là, non par la perte d’un jouet, colère sans objet, ou bien le jouet c’est le monde, et la vie, oui, ou un regard à peine offert aussitôt refusé, évanoui, évaporé, soudain lointain,

colère contre le vide, contre l’absence, celle de l’homme serrant dans ses bras un nuage que le soleil fait fondre, qui ne sait plus ce qu’il cherche ni même s’il cherche,

colère face aux tortures, de l’humain arraché à l’humus, homme femme, c’est égal, colère de trop, elle signe la perte radicale de ce qui irrigue la vie, associée à un refus du spectacle, à la légèreté écrasante de la farce sociale.

Peut-être faut-il en passer par cette colère, pour laisser être les interstices de jour, et là encore, colère d’en être réduit à cela, tout regard dilué dans l’eau pourrie d’une déréliction sans dieux, pur abandon de l’amour.

Cette nuit, une saine colère, tendresse bafouée, l’a emporté sur tout, jusqu’à s’éteindre dans un corps fourbu, ne laissant que des braises, un horizon fragile, le voile déchiré du destin, et l’espoir de ton regard, de ta voix, de ton corps.

©JJM

Corridor Éléphant !

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Dans la revue Corridor Éléphant ( https://www.corridorelephant.com ), belle et riche revue de photographie contemporaine, une série de seize de mes photos est en exposition durant un mois ! Merci à toute l’équipe…

Je suis ravi que les statues de la Cour carrée du Louvre soient ainsi mises en lumière et à l’honneur, ici :

https://www.corridorelephant.com/jean-jacques-marimbert

N’hésitez pas à partager le lien, à faire connaître Corridor Éléphant, dont le travail (expositions en ligne, articles, publications, revue Niepcebook) est précieux !