Le cristal

Ciel glacé d’hiver, visage saisi par le froid. J’aime
le froid, la pluie, la chaleur du désert, le printemps
parfumé, qu’importe le temps. L’herbe, les pierres,
les nuages, le soleil de Van Ruysdael, sont partout.

Je marche. Berge d’un fleuve, ici, ailleurs. Soudain
René Char, fureur et mystère, eau fripée par le vent,
c’est quand tu es ivre de chagrin, ivre, je le suis, oh,
que tu n’as plus du chagrin, je ne sais, que le cristal.

Nuages hésitants, le cristal du soleil, partout le soleil.
Je ferme les yeux, je ne veux pas. Je m’enfonce dans
les rues, ciel glacé, Palais-Royal, visage, et le parfum

du printemps, de ta main, les mots tombent, cascade
sur ma langue, les mots chantent encore, ivre de vie,
puits d’amour, au fond le cristal, la douceur du soleil.

28 02 17

Les méandres du temps

Les vastes étendues de Castille te seront interdites.
Dans le Tage furieux, tu en as jeté la clef, à Tolède.
Les couleurs, par le soleil écrasées, ont pénétré ton
corps, tes yeux, ton dos brûlé. Tu cherches l’ombre

d’un olivier. Le soleil est ta vie, l’ombre ta maison.
Écoute les abeilles, l’amour des fleurs. Une chèvre
mâchonne de la poussière herbeuse. Que demander
de plus. Un patio, une fontaine, non, admire le vent.

Oh, je sais, la ville danse et, et quoi. Depuis ta loge,
tu entends la salle, les sièges grincent. Ton costume
serre ton cœur et tes mains volètent. Les trois coups.

Que vas-tu dire. Oui, parle de Tolède, du Greco, des
visages si fins, des robes de satin. Oh, de la passion,
et du corps de l’aimée. Dans les méandres du temps.

27 02 17

La peau

Dans l’ombre, le sais-tu, la peau se cache apparaît,
l’ombre du jour de la nuit. La main joue son destin.
Paraître n’est rien si tu n’y mets ton cœur ton cœur
n’est rien, s’il bat sans le vertige nocturne du sang.

Loin des rivières de lune, les bêtes ne dorment pas,
à l’affût de proies vives. Loin, s’aiment les statues,
dans les jardins désertés. Le moindre éclat de l’eau,
murmure cristallin sous les branches, porte l’espoir

en lui. Tu as renoncé, tu ne crois plus à rien, blessé
par l’ombre. Ta main s’est brûlée et toi, que fais-tu.
Les mots jetés à la rivière, oh, tu as chassé l’ombre.

Mais sans elle, tu le sais, l’art ni le rêve ni même toi
n’existeriez, ni l’espoir, ni l’illusion d’espoir, ni rien.
La peau est un miracle, ta main cherche la lumière.

26 02 17

De papier et de sang

Ne refuse pas, ne résiste pas. La raison de ta fuite
est en toi, et tu t’égares en des remous que la mer
t’offre en guise d’écho, toi, le rocher par toi battu,
sous la vague de colère tu cries en vain, suffoques.

Catharsis au placard, sur scène, en vie. La passion,
de seconde main, pâlit. Phèdre, Hamlet, oh Manon,
Thaïs, votre existence est mienne. Vous me frôlez,
amours de papier et de sang, je vous offre le mien.

Mangez, buvez, cannibalisme intime. Je suis à vif,
bouillon continu de soi, sans moi, au fond du puits.
Assez de citations, de mots arrachés, seule magie

de l’ineffable, les mains serrées et les corps blottis,
dans les regards éperdus. Pénombre de la chambre,
reflet d’une fenêtre de train. Soudain, nous parlons.

25 02 17

La terre noire d’Épidaure

Il suffit d’une herbe entre deux pavés ou d’un caillou,
je bute, mes yeux roulent à terre, le temps s’écoule en
sens inverse sur le trottoir ensoleillé. Dans un bouillon
d’images, un scooter surgit pétaradant. Il crachote une

mélodie d’été. Un oiseau fuit sous mon pied. Auréolés
de pierres célestes, un olivier de l’Histoire, ses feuilles
voltigeant dans le vent, oh, et la terre noire d’Épidaure,
j’y suis, surplombe l’infiniment bleu. Mer et ciel striés

de plumes blanches, près d’un temple rongé de verdure.
Sans chemin ni Virgile, au hasard, soudain pour lumière
ta beauté, bras tendus vers le large, mes yeux saignant

de tant d’espérance ruinée, vaincu par les mirages. Avec
pour guide ta beauté, j’ai rêvé d’un voyage. Il suffit d’un
caillou dans la rue, oh, à l’ombre de colonnes incendiées.

24 02 17

Le marabout

Sillonner le désert, ici ou là-bas qu’importe, la piste
se perd dans les nuages. Ci-gît le ciel, et ses armées
de fantômes bleus. Jour nuit mêlés, le fleuve gronde,
les bêtes rentrent dans les trous, les varans se terrent.

En un éclair, j’ai revu la tempête de latérite, au bord
du Jubba glauque, les cases et le brouillard sanglant.
Le squelette des épineux, les chèvres égarées. Fleuve
sombre, tu emportes ma vie, mon amour, mon espoir.

À la cime d’un grand acacia, un marabout guette je ne
sais quoi, se moque de ma naïveté, bec planté dans la
poussière des ans. Et nous avons couru, nous, en moi,

tête enfouie dans le pagne. Un homme traverse à gué,
baluchon à bout de bras. Suffoquant, je t’ai serrée, en
moi, blottie, jusqu’aux broussailles fleuries d’oiseaux.

23 02 17

Rêve de Haute-Nubie

Ton rêve de printemps, Sésostris, quand les tamaris
et les acacias embaument l’air le long du fleuve. Tu
cueilles de lourdes grappes jaunes, un panier rempli.
Quel fut-il. Est-ce mon rêve du tien. Ou le khamsin.

L’eau du grand Nil, dans un tourbillon, noie ma nuit,
non la pierre éclatée de ton visage royal. Bourrasque
de l’hiver, les cyprès troublent ma mémoire. Où est
ton corps de marbre. Oh, le silence est-il ton linceul.

Et Méréret, l’amour. Le rêve se joue du crâne fendu,
et du Nil. Je vois tes yeux, ton nez, ta bouche. Et tu
cries, tu appelles, tant de siècles. Au fond du fleuve.

Les oiseaux sont là, les nuages de Haute-Nubie et la
poussière, l’espoir, la vie. Souviens-toi. Oui, ta reine
aime toujours le silence, si beau quand le fleuve dort.

22 02 17

Embruns musqués

Jamais au bout du monde ne se lamente l’être,
en ce moi de passage. Sauvage, il recueille de
tes mains, de ta voix, de tes jambes nerveuses
les reflets matinaux. Au bord de la falaise, oui,

il admire le ciel, jamais ne se retourne. Assailli
par les nuages en feu, par l’ombre des baleines,
il fixe la houle où tu te caches, oublie le temps.
Tu tiens des fleurs, elles sont là, et le champ où

le vent les malmenait, et le visage, tendu vers le
ciel, main en visière, toi qui les nommais, repue
de leur parfum, et la sirène d’un paquebot, et le

monde alerté, oh, tout cela. L’être ne désespère
jamais, dans la noire tourmente, ivre d’embruns
musqués, il chante. Un enfant, éternel et joyeux.

20 02 17

Il est temps

Oh, donner libre cours au flux des déceptions ou
de la colère, de la joie et des rires fous, des mots
vides, mots retenus, inutiles, écrasés au fond, oui
tout au fond de soi, où se cache le délicat parfum

de ce qui fut lumière et art, le corps fébrile et nu.
Du corps jamais ne s’envoler, ni se fondre en lui.
Empêtrée dans les plis du drap et du ciel, l’image
d’un ailleurs là, excès de mon cœur battant quand

croisant dans un rêve ton visage, de ta nuit brume
subtile, je laisse dans le désert ce qui reste de moi,
vague traînée de l’insomnie. Secrète promesse du

jour à venir, que le corps seul déchiffre, et l’or file
entre les doigts. Il est temps. Laisser être les fleurs
et des oiseaux le chant. Ouvrir les mains, les yeux.

19 02 17

Splendeur du cap

Contre le vent d’est, Atlantique et Méditerranée
pris en tenaille, colonnes d’Hercule immergées,
mémoire du ciel infiniment bleu, oh, résistance
du corps. La baie me protège, le port abrite mes

rêves. Contre le soleil nulle bataille à mener. Ici,
l’être puise sa force dans la douceur des lauriers,
le parfum du jasmin, des orangers, et le murmure
des palmiers, des eucalyptus, meurt sur la colline.

Qu’y a-t-il à voir, hors la beauté des pins du cap,
des rochers. L’écume éclatante, lambeaux mêlés
aux algues échouées. Nos bouches, ivres de joie.

Le vent furieux est jaloux de cette splendeur, oh,
d’un coup se calme. La dune s’enflamme, le jour
bascule au fond des yeux. Nous restons là, muets.

17 02 17