Petit matin

Voir, au petit matin confiné. Profite de toute lumière, me dis-je, tout reflette une profondeur vitale, ramasse-toi, écoute Paul Nizon. Rappelle-toi Pessoa (Poèmes d’Álvaro de Campos) :

« Le jour est en train d’essayer de percer. Les étoiles cosmopolites / S’enferment au creux du rien dans le ciel solennel.

Dans une grande préméditation du jour qui va percer / Le ciel pâlit à l’orient… / L’obscure clarté où sont semées les étoiles est presque un bleu noir. / Je redresse la tête hors de l’orgie des astres.

Race contradictoire de l’abîme, / Nous débutons en sphinges. »

Petit matin, 29/08/16, 06:34 ©JJM

Voir, à gros traits, en plein rêve, à gros traits, le moi dévidant sa pelote. Au réveil, penser à Nicolas Bouvier, quitté la veille du côté de Tabriz. Deviner dans la pénombre l’esquisse d’un autre visage. Se rendormir, tenter.

« Si vous voulez / peignez haut dans l’air sec vos icônes de neige / entourez-les de majuscules ornées /pendant que les flocons fondent sur votre langue / alléluia !

Moi j’ai d’autres affaires / je traverse en dormant la nuit hémisphérique / derrière le velours de l’absence / je retrouve à tâtons l’amande d’un visage / soie ancienne / les yeux couchés dedans / fenêtres où je t’ai vue tant de fois accoudée / frêle et m’interrogeant / comme un signe ou comme un présage / dont on n’est pas certain d’avoir trouvé le sens

Le chant vert du loriot ne sait rien du silence » 

Nord-Japon, hiver 1966. Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans, « Love song II ».

À gros traits, autoportrait, Palais de Tokyo, Paris, 06/04/17, 17:46 ©JJM

Regard

Voir. « On ne voit que ce qu’on regarde », dit Merleau-Ponty, mais le regard lui-même, me dis-je, dévoile-t-il la vision. Je me cache. Et, regardant un tableau, quel vertige. « Je serais bien en peine de dire est le tableau que je regarde », ajoute MP. Où suis-je, quand je suis dans le tableau. Où bouillonne ce qui se dérobe à soi.

Regard à la fenêtre, 15/10/16, 07:34 ©JJM

Voir, et ramer.

Voir, et ramer. La période s’y prête, me dis-je. Dans le courant, parfois contre, à chacun son sillage, éphémère. Le fleuve s’émeut à peine, lutter, laisser traîner une main dans l’eau, soleil à l’océan, s’éloigner.

Garonne Aviron, 20/01/16, 18:12 ©JJM

Voir, sympathiser

Voir, pénétrer, se mêler, être envahi, ravi, ivre du parfum des boules de cyprès, la résine en mon sang, ma lymphe sur l’écorce. Franchir en esprit ce que la matière tient  épars, en une solitude inerte.

Ainsi l’artiste parvient-il à viser « l’intention de la vie », « en se plaçant à l’intérieur de l’objet par une espèce de sympathie ». Camus le païen y est parvenu, à Tipasa. Et Marc Aurèle. Alexandre d’Aphrodise dit : « Chrysippe affirme que la substance totale est une, un fluide s’étendant partout à travers elle, par lequel elle est contenue et reste une, et le tout est en sympathie avec lui-même. » Voir, sympathiser.

Visage-cyprès, 20/11/14, 09:58, ©JJM

« Faire œuvre d’homme »

Voir, oui, le plus loin possible, à portée de main, l’effort incessant de la vie, la joie silencieuse des bourgeons, tu sais, dans la lumière du matin, et « faire œuvre d’homme », dit Marc Aurèle.

« Il n’est rien si beau et légitime de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mépriser notre être. » Montaigne, Essais, III, 13

Bourgeon, 21/10/20, 08:19 ©JJM