Le sel des embruns

Les grands pins accueillent, de leur tendre vert,
les rayons du matin. La brise de mer fait onduler
les cimes. Les branches s’agitent en guise d’adieu.
À l’infini nocturne, un cargo glisse vers l’Afrique.

Des oiseaux se poursuivent en criant, jaillissent
et soudain plongent dans le secret des ombres.
Le sous-bois est tapissé d’aiguilles. Les agaves
lancent leur première et dernière fleur, tragique.

Immense plumeau tendu vers la lumière, la mort,
le ciel que rien ne peut émouvoir, muet. Il tient
sa revanche sur le destin. Une ultime offrande au
désordre de la vie. Tout là-bas, encerclée par l’eau

incendiée, la ville prépare le marché aux légumes.
Les volailles battent des moignons d’ailes dans
des cagettes ficelées à la hâte. Le sable garde des
traces de la nuit, des corps jetés au sol par le désir.

De la terrasse, je peux toucher un pin majestueux.
Il lance vers moi sa ramure de peintre. Cézanne
se cache, tant d’autres. Nous parlons. Ses pommes,
plus denses que la philosophie. Son tremblement

dessine le frisson, l’extase. Il n’a ni fusil, ni hache,
ni mépris. Il abrite les oiseaux, ne les abandonne
jamais. Se sentir moins seul, traversé d’émotions
bleues et noires, se retrouver plein ciel, si léger.

Ils se posent sur ses branches, pour le consoler.
Tout arbre cache un chagrin immémorial, tu sais.
L’écorce accroche le sel des embruns, se fendille,
sans cris. Si j’avais sa force, je me tairais à jamais.

30 04 16. Épiphanies 81

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Le secret du silence

Une coccinelle dans l’évier, y a passé la nuit.
Canyon des assiettes empilées. Verres à pied
monumentaux, à moitié remplis. Elle est là.
Devant une eau trouble où nagent souvenirs,

musiques noyées. Des projets fous, des rêves
embrouillés. Le jour est si éloigné, incertain.
Va-t-il enfin naître. Derrière le double vitrage,
traces vérolées de la dernières pluie, oubliée.

Ficus et plante grasse, immobilité parfaite.
À l’œil nu. Oh non, tout échappe à l’œil nu.
Je m’approche en vain, scrute, ne vois rien,
comme si j’avais été propulsé dans l’espace.

La ville est un entrelacs de toits et de miettes.
Les arbres abritent des chants au sens crypté.
Mon esprit est une grande salle vide. Il n’y a
personne, pas même une porte. Il faudrait que

je cherche, le corps fourbu. Un invisible merle
s’évertue à annoncer ne sais quelle catastrophe,
ou miracle. Je me déplace dans l’air du matin,
poussière de drap pendu à la fenêtre. Pourtant

je suis bien entré par une porte. La lumière est
blanche, clinique. Aucun néon, ni lit chromé.
Suis-je malade. Mais des pas résonnent, plutôt
frottent le carrelage. Le merle, muet, envolé.

La catastrophe, ou la miracle, n’aura pas lieu.
Eschyle est désœuvré, chœur éparpillé, théâtre
vide. Sur scène, ici ou là, on s’affaire pour rien.
Ou est-ce fini, je ne sais rien. Ce qui arrive est

si ténu, abrupt. Oh, je me souviens. Je te parle,
me tais. J’essaie de percer le secret du silence.
Mais les paroles ricochent sur les murs, giclent
en un vacarme assourdissant, pâte ou bouillie.

Je prends la coccinelle. Secourir la coccinelle.
La vie tient à si peu. Elle ne m’a rien demandé.
C’est ça, la vie. On ne demande pas, on donne.
Arrive ce qui peut, accueillir. Elle, au sommet

de la cuillère en bois. Soudain, elle écarte ses
élytres. Une porte. Elle sort ses ailes, pourquoi
hésite-t-elle. Que veut-elle dire, que je n’ai pas
compris. Je rejoins les arbres, le vent s’est tu.

Je ne sais plus que faire. J’espère me poser sur
une feuille. Dans la cuisine, une voix fredonne.
Cela devrait suffire pour atteindre le figuier. Là,
je verrai. Le merle est revenu, tu sais. Joyeux.

29 04 16. Épiphanies 80

Fuir au désert

Fuir au désert, oh, quelle idée saugrenue.
Exaspérée, la nuit décoche au point du jour
ses ultimes flèches, noires serties d’opale.
Jouer les Alceste de cuisine, dès l’aurore.

Outrecuidance et ridicule recuit. Ah non.
Arcbouter son dos à la fenêtre ouverte,
laisser entrer les mouches affolées et les
échos de l’avenue engourdie. Ne plus rien

voir ni dire, à quoi bon. Désert et silence
ne sont qu’illusions, abîmes de pacotille,
lubies de riche. Sans cesse, le corps jeté
au dehors. Les martinets crient, le robinet

goutte, un rayon de soleil troue le tapis
du salon, le motif berbère s’enflamme.
Une branche de cyprès roucoule. Gorge
nouée, être ainsi, racines à l’air. Avide

d’eau, de miel, de douceur. L’enfant tient
la plante arrachée, son trophée. Ses doigts
sont rouges, il sourit. Il jette un regard vers
la baie de Tanger. Un bateau entre au port,

agacé par les mouettes. Il serre les pétales
d’un bouton d’or. Une fourmi galope sur la
tige brisée. Le champ est sec, les moutons
étiques. Il secoue la terre des radicelles.

Fuir au désert. Si tu voyais cette lumière.
Les mouches tournent autour de la cuillère.
Beurre, pêche de vigne, la vie. Le ciel est
limpide, les yeux se diluent. Il faut d’autres

yeux, toujours. Alceste est mort, Achab est
mort. Je cherche en vain, je n’ai plus rien à
dire. Quelle prétention, non, lâcheté. Ne plus
croire en rien, fuir, naïveté sans fin. Jamais.

Quel manque d’amour. Regarde-toi en face.
Secoue le chiffon de ta poussière au balcon.
Les cloches sonnent à tout rompre pour rien.
L’univers est dans ta poche, sous tes semelles.

Partout le désert menace en toi. Tu en es le
messager. Entre au palais, annonce sa mort.
Crie-le bien fort, que tu finisses, enfin, par
entendre. Le moindre rêve déplie les ombres,

les étale sur les toits, les parcs, les collines.
Là, s’allonger dans l’herbe, cheveux éparpillés.
Les platanes font une haie d’honneur, tu sais.
Le désert n’est qu’un mirage au fond du puits.

28 04 16. Épiphanies 79

Des ronds dans l’eau

La lumière du Détroit, une fois passé Gibraltar.
Soudain la côte disparaît, aucun appui ni repère.
Flottant, désespéré, le regard suit les mouettes.
Je remonte la rue, toujours au fond des yeux,

la houle. Dans une vitrine, un petit paquebot,
des clichés idylliques, fades, des rires plastifiés.
Mais l’eau, la moiteur des embruns sur le pont,
le petit matin hésitant entre brume et mirage.

Odeur de café au bar du salon, musique douce.
Les rues sont de plus en plus étroites, pourquoi.
J’ai dû perdre le fil, l’amour du large, le littoral.
Le ciel a la minceur d’une feuille, soleil noyé.

Derrière un petit carreau, visage, lampe bleue.
J’étouffe. On pourrait toucher, écartant les bras,
les briques brûlées par le couchant, au moment
où Tanger se devine. Là, des falaises de briques.

Les Gorges de Samaria, rien, à côté. Si belles,
si profondes, qui mènent aux galets, à la mer.
Là, une cité troglodyte, une vie secrète, rouge.
La ruelle s’enfonce dans un dédale d’ombres.

Je m’attends à voir un dauphin téter la proue.
Encadrement d’une fenêtre, fauteuil, tableau.
Tarifa, écaille blanche sur la plage, au loin,
dans un halo bleuté, mon Espagne s’éveille.

Le froid humide, salé, traverse le corps giflé
par le vent d’est. Souffle des dieux antiques.
Les murs de briques se dressent devant moi.
Il n’y a pas un bruit. Je m’arrête de marcher.

Sait-on jamais en quel lieu se déroule la vie.
Je fais des ronds dans l’eau sur un trottoir
médiéval. Quelques pas, le fleuve et l’océan.
Accoster. Est-ce si difficile. J’aimerais tant.

Mais là-bas, où l’air marin chante la beauté,
nous ressemblons à des poissons volants, et
je comprends que les voiles se perdent. Pour
les rejoindre, tu sais, il faut ouvrir les yeux.

27 04 16. Épiphanies 78

L’arrière-salle

Parfois, le matin est étourdi. Il rêve. Ciel,
nuages, oiseaux. Les montagnes invisibles,
les maisons, briques entrelardées de pierres
blanches, tout cela, si léger. Ces immeubles,

et derrière les fenêtres, tables, fauteuils, lits.
Une silhouette aperçue, immobile, évanouie.
L’épaisseur du temps imprègne chaque détail.
La branche naïve du figuier ravive celles qui,

l’an dernier, tremblaient au moindre souffle.
Les yeux sont embués de tant de fraîcheur,
de nouveauté. Vite séchés par une lumière
d’or. Mais ce matin, la perspective met à nu

l’invisible arrière-salle des êtres, des choses.
Dans la cuisine, s’affairer, ranger, concocter
je ne sais quoi. Tout manque. Alors bricoler
avec des riens, copeaux abandonnées à terre,

écaillures d’un amour à peine cueilli, déjà
fané, enveloppé de silence, sous une pile
de vêtements étonnés, teintés de voyages,
avec des feuilles d’arbres abattus par erreur.

Alors s’invite un homme sans âge, né d’hier.
Les yeux rougis par le sable et le chagrin,
de n’avoir su résister, quand vents, orages,
marées, s’attaquaient aux racines de l’esprit,

figeaient le corps pris dans le tourbillon de
l’émoi, abandonnant à l’air, pâles et fragiles,
les blessures de l’histoire, l’enfance du refus,
les éclats acérés de mille batailles obscures.

Lui reviennent enfin des mélodies nocturnes,
des fresques à la mémoire des premières fois,
tu sais bien, mots lancés en l’air, puis à l’eau,
engloutis jusqu’à la thermocline ou presque.

N’avait-il donc rien compris, la tête ailleurs.
Il parcourait l’univers sans effort, sans peur.
Mais ce visage, ces lèvres offertes, ces yeux,
ces doigts caressant son bras, cette lumière.

Là se tenait le secret de toute vie, dans le
frémissement des fleurs, et le vol haché
d’une libellule au soleil. Ainsi se répandent
les pensées matinales, diluées dans l’odeur

du café. La confiture de myrtilles n’arrive
pas à faire se dresser les pentes escarpées,
les chevaux déboulant au galop de la crête.
Le matin s’étale sur le palimpseste des mains.

26 04 16. Épiphanies 77

Il n’est plus temps

Il n’est plus temps de courir après les oiseaux.
Comprendre. Renoncer. Tu ne peux plus rien.
Les arbres sont nus, transparents. La rue, un
torrent frangé de douceur mêlée aux cailloux.

Les fenêtres se ferment à l’approche du jour.
Ne vois-tu pas, l’air est exténué. Arrête-toi.
Les briques flambent de joie et de terreur.
Le soleil perce les murs, éclabousse les toits.

Il n’a que faire de tes vaines attentes, enfant,
des espoirs bricolés dans l’urgence du vertige.
Tu peux crier, tu peux parler, te taire, et puis.
Les braises consument les fleurs des balcons.

Regarde-les. Géraniums, hibiscus et azalées,
petits orangers boules, oliviers nains en pots.
À quoi sert de ronger les murs, de t’accrocher
à de riens inventés de toute pièce, histoire de.

Vois. Sur le trottoir, des silhouettes penchées
luttent contre un vent salé, désert de l’océan,
chevelure d’une comète marine. Des fils d’or.
Le fleuve est tapi sous les ponts, docile, fort.

L’eau racle le fond, épaisse, tourmentée, et
s’accroche aux vieux vélos, meubles cassés,
roues ensablées, balancés depuis les ponts,
bouteilles d’encre vidées, rites immémoriaux,

pour lutter contre la peur, la maladie, la mort.
Et toi, que jettes-tu par-dessus bord.Tes rires,
tes joies. Tu gardes au creux du ventre le legs
des chagrins de l’enfance. Ne jette plus rien.

Il n’est plus temps de frôler les précipices, ni
de laisser la colère rogner le littoral déchiré,
d’attendre que la houle mette à bas la falaise.
L’enfant renaît de tout, il court en plein ciel.

Ni falaise, ni houle, stop. Il faut sortir, aimer,
mettre au feu ces relents de nuits arrachées
au temps, à la vie si fraîche, si naïve, offerte.
Va, avec dans les poches les regards échangés,

si tu veux, les lèvres offertes, les cheveux étalés
sur le drap. Laisse le reste, le parfum des émois,
les paroles chuchotées, tout ce qui, surgi de rien,
te vide de ton sang. Ne rien jeter, mais tais-toi.

Je descends l’escalier, me retrouve au pied des
cyprès. Fraîcheur de l’ombre. Paysage de terre
ocre jaune. Oui, tu vois. Les chèvres se serrent
autour des troncs. J’aime tant les îles, tu sais.

24 04 16. Épiphanies 76

Ciel de Giotto

Sous le ciel d’un Giotto craquelé, mer bleue,
les statues marchent vers la ville, vêtues d’or.
Reflets de couloirs gris, le marbre vit, ondule.
Chambre éclatée, aux quatre coins de la nuit.

L’air est dilaté, le lieu disloqué, ocre jaune.
Les sons se répandent en pulsations nacrées.
Des bruits de pas clouent les tympans à vif.
La musique des corps m’envahit, m’emporte.

Que se passe-t-il. Rien. J’ai beau tourner la tête,
personne ne sait ce qui arrive, ni ce qui repart.
Les visages sont penchés sur ce qu’ils cachent
au fond d’eux-mêmes, à l’affût, prêt à bondir.

Des paysages d’Afrique, d’Amérique, d’Asie.
Canyons, villages brûlés, séquoias, lacs gelés.
Temples couverts de lianes, fleuves asséchés.
Un puits perdu au cœur des dunes, rouge sang.

Un chameau tombé dedans, la bouche étonnée,
drame de la solitude, terme d’un pointillé de pas.
Poursuivre sa route, tracée au hasard, sans fin.
Peut-être y a-t-il un village, une tente, un tapis.

Dans la rue, un couple s’éloigne. Un avion raye
la vitre. Vers où. Les astres ne se couchent pas.
Il faut que je dorme. La fièvre ronge mes os.
Les banquettes avachies sentent le café froid,

aéroport de Nairobi. Attendre, encore attendre.
Où es-tu. Ma vie se passe à guetter le parfum
de ton corps, les yeux fermés. Voilà. J’entends
les mots doux se poser sur les hautes futaies,

où les oiseaux nichent. Filaos, bougainvilliers.
Il n’a pas plu depuis longtemps, ciel de Giotto.
Sur la valise à roulettes, autocollants d’hôtels
de seconde zone. Florence, Madrid ou Tanger.

Chez moi. Sable, latérite ou marbre de Carrare.
Je me lève. Les hauts-parleurs diffusent un écho
de tamtam, de flûte, de guitare. Incantations
d’un chœur de vieillards. La terre tremble sous

les troncs creux habités de divinités rongées
de sel. Le soleil perce un nuage métaphysique.
Les femmes dansent et chantent. Au creux de
leurs mains, Giotto a peint des étoiles. Amour.

24 04 16. Épiphanies 75

Papiers japonais

Le jour s’étire, court se cacher sous un buisson.
L’heure du loup approche, propice aux ombres
d’un autre âge. La lumière est si chaude, il faut
s’en aller. Marcher contre le soleil oblige à lever

la main, réflexe des enfants craintifs, prudents.
Sait-on d’où peut venir le coup dur, la caresse.
C’est étrange, les voix se font à peine entendre.
La rue chuchote, le ciel est sans oiseau, enfin,

un martinet égaré. Tout là-bas, la mer engloutit
les rêves. Le sable lisse brille, un miroir d’eau.
Les vives-araignées patientent à fleur d’écume.
Le boulevard est écrasé par la masse des heures,

épaisse de poussière sale, de fatigue et de soif.
Encore plus loin, la guerre éclate, murs vérolés.
Les regards, ceux de bêtes encerclées par le feu.
L’autan hésite, fait le fou. Il faut se taire. Il est

sensible au silence, ne sait où aller. Il s’épuise,
rejoint sous le buisson ses compagnons de jeu.
Le jour l’attend. Demain, tu verras, mais là non.
Une voix, un soupir, une phrase attrapée au vol.

Un sourire embrasé, une épaule nue, c’en est fini
des sautes de vent, des restes de jour. Vite, la nuit.
La profondeur des pupilles, la musique des mots
retenus, oh oui, dans le souffle hésitant des corps.

Lointaine, une forêt s’effondre sur elle-même et
l’humus ronge les troncs. Les arbres de demain
font craquer le sous-bois. Le fleuve est là, rêve
de montagne et d’océan. Le jour se noie. Sous la

guirlande du pont, l’orchestre joue. La péniche
s’éloigne, les notes tremblent, les images sautent.
Que m’arrive-t-il. Très loin, mais où, je marche
dans une rue inconnue. J’ai entendu un rire clair,

si joyeux, il suffit à m’éloigner. Autour de moi,
tout semble fait de papiers japonais. Les nuages
flambent dans le couchant. Cette voix élégante,
légère, elle fredonne un air au parfum de peau.

23 04 16. Épiphanies 74

La grande maison

Une grande maison reste à construire, où se croisent
morts et vivants, droits, imperturbables et profonds.
Le mort que chacun porte, sans jamais se reconnaître.
Les yeux dans le vague, rivés à une ligne de brume.

Dans les couloirs d’un hôtel de quartier, murs tapissés
de portraits d’inconnus. Les morts n’ont que faire de
ces enfantillages. Ils sont le rêve de paysages enfouis,
de visages délaissés. Ils reviennent sur leurs pas et

fixent la beauté dans les yeux. Ils parlent enfin, oui.
Je t’avais vu, je t’ai attendue. Mais le tram, la foule,
la sonnette d’un vélo. J’ai tourné la tête, j’ai rebroussé
chemin. Ou la rue était déserte. Les morts reprennent

des bouts de fil, n’arrêtent pas de lier des lambeaux.
Ils ramassent ce qui est à terre, se moquent de savoir
si celui-ci s’accorde avec celui-là, harmonie cachée.
Le destin est fait de chutes ensanglantées, perdues.

Puis ils laissent le fil bariolé dans le vent ou en mer.
Il y en aura bien une ou un, pour attraper le pompon
du manège, lever les bras au ciel, victoire, c’est moi.
Mais les vivants, aveuglés par le sable, touchent çà

et là des mains, caressent des peaux, devinent dans
les regards des portes ouvertes. Une boule de feu
tombe au creux des entrailles. Les langues sèchent,
bouches entrouvertes de désir tu. Les mots tombent

sur le carrelage du café ou le parquet du salon chic.
Trop tard, champagne à terre, piano muet, c’est fini.
Merci, merci, c’était si fort, dit le visage souvenir.
Tu peux écoper, l’eau est entrée, rien n’arrête l’eau.

Ni la pierre, ni le feu, ni l’amour. Au bord d’une allée,
est-ce cela, qui teinte le regard des statues, si belles.
Ni renoncement, ni pessimisme, mais une lassitude
pétrie d’espoir, ou l’affrontement d’un temps révolu,

d’un lendemain voilé. Le temps, ni passé, ni à venir.
Seul compte le rythme de tes pas, quand, soucieux de
savoir si mon être peut sauter dans le vide, je t’imagine
danser, dans les couloirs d’une grande maison, tu sais.

23 04 16. Épiphanies 73

Le silence des statues

La ville est terrassée par le silence des statues.
Dans les allées désertes du Jardin des Plantes,
courent des canards affairés, des poules naines.
En une passerelle, Grand-Rond presque désert.

Un banc, couvert de poussière pâle, des traces
de mains disent l’ennui, les doigts ont dessiné.
Le ciel est crayeux. Bouche sèche, gorge serrée.
Bruit de roues. Devant les massifs d’hortensias

brûlés, un tricycle pile en grinçant. Cris, pleurs,
un genou saigne. Quelle aventure. L’univers a
d’un coup basculé dans le vide. Une sandale est
prise dans la chaîne, les astres s’immobilisent.

Voilà le corps roulé à terre, puis dans l’herbe, au
moment où le soleil troue les nuages et sort, fier,
arrogant. Une main piquée de gravier, front bleu.
Des bras d’agitent. Ça y est, tu vois, tout va bien.

La grande fontaine essaie d’éteindre l’incendie.
Un nuage de vapeur se détache du jet d’eau. Il
glisse mollement dans l’air brûlant, exaspéré,
se dissipe dans les arbres en une auréole irisée.

À deux pas, vide, le kiosque à musique attend.
Il ne faut pas pleurer, tu es un homme. Ah bon.
Ne t’en fais pas, la musique reviendra bien vite.
L’enfant n’a que faire des tangos, des milongas

qui font s’enlacer les êtres. Oh, quelle fougue,
dans les plaintes du bandonéon. Au contraire,
vas-y, pleure, hurle, il faut dire au monde entier
cette terrible violence faite aux âmes naïves.

Sinon à quoi bon ouvrir grand les yeux, les bras,
les entrailles, les os tremblants, lèvres humides
de gourmandise devant tant de beauté. Prendre
le risque de se perdre dans les dédales du corps.

Il faut rire aussi, sauter comme un fou. Rire
face à l’abîme dévoilé dans l’éclat d’un regard
malicieux. Sinon à quoi bon courir vers la piste,
danser les yeux mi-clos. Et sentir les cheveux,

caresser une épaule, vibrer au son d’une voix
veloutée surgie de si loin. Au-delà des océans.
Juste pour soi, pour ce moment de joie divine,
dans l’urgence de la vie, de la mort mise à nu.

Les statues se taisent. Elles savent, n’arrêtent
pas de le chanter. À l’une, il manque une main,
à l’autre, un bout de pied ou le sexe, qu’importe.
Je voudrais les serrer dans mes bras et respirer

leur parfum de pierre, m’en imprégner autant
que du tien, ne rien attendre d’autre. L’enfant
s’est endormi sur une couverture. Le banc est
à l’ombre. À la buvette, les tables s’animent.

22 04 16. Épiphanies 72