Le millefeuille

Il n’est pas rare que je me perde. Dans l’espace,
délicieux voyage. Avec le temps, j’ai le vertige.
L’espace ravit l’explorateur. Le temps, du sable,
un millefeuille transparent. Un caillou, paysage,

nuit d’amour, plage du Nord, tableau de maître.
Je vais de l’un à l’autre, dans un état troisième,
quatrième, éberlué, sonné. Instant de grâce où
je tiens enfin un fil enfoui. Il suffit d’un reflet,

d’une lumière, de l’écho d’une voix. Chacun sait
bien qu’il est partout, un peu, entièrement, nulle
part. Mais là l’ambiance, la musique, je ne sais,

j’ai été projeté dans les heures à venir, tu vois.
Enfin, non, tu ne vois rien, justement. Étrange.
M’arrive, de ce qui n’est pas encore, la nudité.

30 06 16. Inachevé 36

L’acteur

Lever la tête, seul en scène, sans aucun texte à
dire. Mots absents, mains évanouies. Être face
au vent, noir, blanc, rouge du désert, affronter
la maladie, le gouffre, sinon exister serait vain.

Marcher dans la forêt, frissonner. Voir une allée
ombragée. Statues de Dédale, belles, pressées
de fuir. Soi-même en chemin, rêveur, maladroit.
Rien n’est grave, sauf le refus d’accueillir, la peur.

La joie, l’amour. Tomber tête haute, ne pas tomber.
Pleurer, non sur soi, horreur. Commémorer la vie,
prêt à rire. Fleur de peau, l’étonnement sort l’univers

du vide, éclaire la nuit. Catharsis de poche, miasmes
de la folie, cris, larmes. Toujours être léger, embrasser
l’été, flâner, oh, rues fleuries, le monde est un théâtre.

29 06 16. Inachevé 35

Le voyage

Impossible voyage, idée folle, renvoyé aux calendes
grecques. Rester à terre sur une île battue par le vent.
La montagne domine la mer. Être debout, immobile,
frissonner, à l’écoute des bruits de la vie. Tout là-bas,

un port, caché derrière les forêts, animal doux, patient.
Penser cela, accoudé au garde-corps froid. Hurlement
de sirène, la masse blanche d’un bateau s’éloigne de la
côte. Le vide, soudain, le calme abyssal de la solitude.

Absence, tourbillons des remous, gros pneus malmenés,
accrochés le long du quai, et pensées errantes, bricolage
des entrailles triturées. La côte, une ligne bleue, devinée

dans un halo de brume, ou les volutes du café. Pris de
vertige, j’ai appelé, tu sais, et les oiseaux ont fui. Alors,
geste d’amour, j’ai encore rêvé d’un voyage impossible.

25 06 16. Inachevé 34

Le feu de brousse

La fenêtre est un hublot, dedans, dehors dans un étau,
s’agite, attaque le cadre. Reste la course en tout sens,
pieds collés au carrelage, gagné par un feu de brousse,
tandis que vers le fleuve, par milliers, fuient les bêtes

affolées. Le corps dirige tout et parle, les lieux parlent
en lui, avec lui. Me faire une place, mouvante, essayer,
dans ce corps à corps, devant l’incendie de la fenêtre.
Je suis délogé, de force, en douceur, sortir de là, d’où.

Le corps souffre, aime, rejette, les bras s’ouvrent, je suis,
c’est beaucoup dire. Ici ou là, tracer des frontières et les
franchir. Griffonner un brouillon, une esquisse de vie.

Ignorer ces toits, ces vitrines, l’immensité de la ville,
vaine illusion. Je suis submergé, te cherche, visage nu.
Je dois tout remettre dans l’aquarium, ouvrir la fenêtre.

24 06 16. Inachevé 33

Le marécage du soleil

Le silence de la nuit se dilue dans le marécage
du soleil, dont les éclats échouent sur un littoral
dévasté. Parfois je suis ailleurs, dans l’invisible
nasse, poisson de roche. Oh, se tenir au sommet

d’un phare, affronter le vent et le désert du ciel.
Plonger, confiant, l’eau est si claire. Alors nager
revient à voler. Garder au fond de soi la beauté
des cyprès, des nuages, des mains abandonnées

à la douceur des peaux. Mais le sol où marcher
s’effondre, je m’égare. Te souviens-tu des mains.
Parler, c’est dedans. Les mots ont des ailes, oui.

Parfois, le ciel est noir, et ils hésitent, leurs yeux
traversent le vaste monde. Se perdre et chercher,
s’y retrouver. J’aime les arbres, je les aime tant.

23 06 16. Inachevé 32

La dislocation du corps

Du corps, non, la dislocation repoussée, l’illusoire
unité, la dilution salée dans une lumière falote, son
âme. Émiettement, essentielle incomplétude. Peau
arrachée, recousue, exposée à l’océan des chagrins,

des joies, peinte avec des fleurs. Calmer les dieux,
les consoler, de tant de maux, de cris, et d’inutiles
plaintes, d’espoirs que la déréliction jette par-dessus
bord. Visage décomposé, là où les muscles, les os,

les mains cherchent à prendre appui, mais sur quoi.
Y a-t-il un possible refuge, sinon là, dans tes yeux.
Ce qui les soude ne peut-il donc venir que du dehors.

La force des bras empêche de couler, de s’échouer,
ne permet pas de voler. Alors, marcher, accueillir
une autre inquiétude, tu sais, proche, inaccessible.

23 06 16. Inachevé 31

Danser jouer

Non, pas aujourd’hui. Tout s’est brouillé dans la nuit.
Ne pas me demander. Qui, quoi, suffit. Allure folle
des nuages, ciel bleu céruléen, troupeaux serrés. Vers
l’ouest. Sous les portes, ça geint. Pas aujourd’hui. S’il

te plaît. Je vais rabâcher, marmotter. Je n’y suis pas
arrivé. Oui, moi, moi, moi, oh là là, plaie, qui donc.
Y a-t-il un paysage, une plage à sauver, je ne sais.
Sauver oui, pourquoi. Rire, joie, regards lumineux,

si pétillants devant un horizon de mer, ou à l’idée
de ce qui va surgir, ce visage, tant mieux. J’ai vu
tout ça. Je sais danser, jouer. Admirer l’élégance

de tes pas dans la rue. Depuis le monde est trouble.
Aimer, c’est comment. Et toi, sais-tu. Y a-t-il autre
chose. L’égoïsme déborde. Je suis une goutte d’eau.

22 06 16. Inachevé 30

Affronter

Corps abandonné. Profondeur des blessures.
Tourner les talons. Une bonne fois s’en aller.
Jeter la vaisselle sale par la fenêtre, les draps
fripés, les nuits d’attente, les mots inaudibles.

Misère du corps, âme égarée, grand sac de peau,
où. Porte ouverte sur soi, oui, mais tourner le dos
aux ruines du cher moi. Laisser être. Janus bifrons
au placard. Pas de guerre. De Gygès, l’anneau jeté

en mer. Aucun but malin. Le seul, créer, enfin,
tenter. Visible, libre et transparent, soulagé de
toutes les peines. Consolé. Te voyant, affronter

monde et regards, dans l’innocence des premiers
pas. Prendre la joie par surprise, lumineuse. Être
étonné. Silencieux. Ne pas revenir. Jamais. Oh.

21 06 16. Inachevé 29

Le frôlement des ombres

Passage, clarté de l’entre-deux. Non l’instable ou
strictement, l’inquiet, mais une bouffée d’espoir.
L’ombre en elle porte son origine, son devenir,
doit retourner à l’une et se jeter dans l’autre,

sous peine de s’évanouir, dans l’air évaporée.
L’éblouissante lumière n’aurait, sans elle, rien
à éclairer, hors sa vanité, son inutile douceur.
Tout serait dit d’un coup. Et rien. Mais l’ombre

lui doit sa mystérieuse et si fragile volupté.
Sa force, aussi, apaisante, consolatrice. Sa vie.
Que la lumière change, et les ombres dansent,

tu sais. Musique de tragédie et cinéma muet.
Palpitation d’un espace, où le frôlement donne
corps, là où les regards devinent un présence.

21 06 16. Inachevé 28

Ombre et vapeur

N’être, parfois, qu’ombre et vapeur, fumée sans feu.
Rebrousser chemin, laisser là l’enveloppe, échapper
à toute forme. Épouser les sentiments eux-mêmes,
fluides, si mouvants, dont le visage laisse échapper

la teinte évanescente. Voir, dans l’air ambiant, s’évaporer
passé et projets, coller au présent, là, enfui. S’offrir sans
retour, dilué dans d’autres ombres, de la fenêtre, des arbres
muets, de la lampe sans âge. Croiser, ici et là, des pensées

esquissées, des parfums renaissants, des voix intimes.
Fermer les yeux, être la vision même. Rejoindre alors
ce qui du temps a gardé la douceur de l’ineffable, quand,

étonnés d’être là, nos mains, oui, tissaient le bégaiement
d’une rencontre au lendemain fragile. N’en avoir pas fini
de chercher ce qui, offert, fait encore trembler les nuits.

20 06 16. Inachevé 27