Rire

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Ah, rire de tout. De soi, des oripeaux, des leurres, des grimages, des peurs. Du corps et du silence. Mais pas du ruisseau bordé de jeune mousse, qu’un pied maladroit détache de la roche noire, — palpitant de gaieté dans les reflets de l’eau qui file vers les lacs, vers l’océan. Rire de tout sauf du mépris, si prompt devant le faible.

Rire de sa propre faiblesse, sauf du combat de l’être à l’ombre des sous-bois. Rire de tout sauf des fous, des enfants, des amants, pressés de se jeter dans les bras, dans l’abîme, dans le vent des tempêtes, ne voyant que des îles où pointent au ras de l’eau des rochers, des écueils. Rire de tout. Ah, libre et joyeux, danser devant la mort, rire, non des morts, mais de la mort, du sérieux et de la vanité.

Ni moquerie, ni orgueil, ni envie. Dressé contre le vent putride, dont ne veut pas l’humus au délicat parfum. Humus où perce la girole, et non pourriture qui pue et tue, se délecte de couardise et de violence fanatique. Rire de tout, sauf des arbres, des statues blessées et des fleuves, de la journée qui s’ouvre. En un regard naïf accueillir la timide beauté. Et se taire.

texte et dessin (Louvre, graphite et pierre noire, 29/11/19) ©JJM

L’enfant

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Lentement, le mur de l’enfant s’effrite. Il court, s’arrête et, souffle haché, gorge à vif, ne reconnaît plus les lieux, crie. À l’infini des voix, magma de désirs broyés, air sec. Ces chemins, où mènent-ils, à une main, non, tais-toi. Il n’est plus enfant, l’a-t-il été. Est-ce un leurre, un piège, une menace, une consolation. L’enfant n’a connu de mains que les siennes, serrées sur son ventre, salies de terre, de salive, de sel des galets. L’enfant n’est plus. La main rêvée parle. Parole silencieuse des corps étendus, lavés, l’enfant le sait. Il s’étonne, se replie, quelle main.

L’enfant ne voit plus rien, s’entête, repart. Chemins cachés, barrés de racines, de cailloux. Monter, descendre, chercher, d’autres mains, et des yeux. Les yeux sont des puits, des sources, des torrents, les yeux, des lacs. L’enfant scrute la nuit, le jour, une lumière, il ne peut voir ses yeux, en a-t-il seulement, qui le lui dira. Il se remet à courir, beau. L’enfant n’est plus, mais où. Il avance toujours, têtu, et l’homme cherche l’enfant, il se tait. L’enfant se terre, il ne veut plus sortir.

Les mains sont froides, les yeux de marbre, regards blancs de statues battues par la pluie. Là-bas, l’enfant peint des yeux inconnus, des yeux marins, des yeux perdus, si vifs. Il va les prendre, les tenir contre son ventre. Mais l’enfant n’est déjà plus, il s’enfuit. Il est la vie, alors l’homme prend les yeux, les protège, contre son ventre d’homme, contre son sexe, son cœur, son inépuisable désir. L’enfant attend, guette les lueurs étreintes, ne craint pas le vide, l’enfant blotti. L’enfant ne meurt jamais, l’homme ne sait rien. Après lui, l’enfant sillonnera les rues, s’arrêtera pour rêver, au milieu d’une place. Fontaine, doux visage, et des oiseaux.

texte et dessin en cours ©JJM

Palpitation

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Je de miroir sans tain, reflet flottant. Piège du marbre des statues, perte de l’écho des yeux peints. Souffle d’une présence enfuie. Tiède buée d’un halo de miel. Haleine sucrée sur une épaule. Mots ruminés, distillés, séduisant chuchotis de chapelle secrète. Douces lèvres offertes en ce trompe-l’œil. Verbes en allés, palpitation d’images.

Sur l’abîme de l’innocent mensonge de fresques ensoleillées, retraçant les grandes batailles, les amours trahis, les courses folles à travers champs d’enfants se tenant par la main. Doux visages de combat et de caresses enivrantes, de rires éblouis. Corps enlacés, ombre des pins, tombant dans les râles de l’oubli. La vie patine.

Alors, livré à l’errance, ce voyage sans fin, sauver l’infinitif. Résister à l’air empli de senteurs exotiques, inventées au cœur de la nuit, lorsque les draps humides du sel des iris, sont le tabernacle du temps. Comprendre enfin l’essentiel du chant des merles et le parfum du figuier aux branches lourdes de fruits, dans le vent du matin. Jamais silence, abyssal, ne gomme l’appel du large, ni l’absence des mains nues, ni l’éclat des promesses.

texte et dessin ©JJM

Le palimpseste

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Parfois, étourdi, le matin rêve. Ciel, nuages, oiseaux. Montagnes devinées, maisons de briques, entrelardées de pierres blanches, tout cela, si léger. Derrière les fenêtres, tables, fauteuils, lits. Silhouette aperçue, évanouie. Dans chaque détail, l’épaisseur du temps. Une branche du figuier ravive celles qu’un souffle printanier faisait trembler. Les yeux sont embués de fraîcheur, de nouveauté, séchés par une lumière d’or. Mais ce matin, la perspective met à nu l’arrière-salle des êtres, des choses. Dans la cuisine, s’affairer, ranger, concocter je ne sais quoi.

Bricoler avec des riens, copeaux à terre, écaillures d’un amour à peine cueilli, déjà fané, enrobé de silence sous une pile de vêtements de voyage, avec des feuilles d’arbres abattus par erreur. Alors s’invite un homme sans âge, né d’hier. Les yeux rougis par le sable, le chagrin de n’avoir su résister, quand orages et marées s’attaquaient aux racines, figeaient le corps dans un tourbillon d’émois, abandonnant au vent, pâles et fragiles, les blessures de l’histoire, l’enfance abandonnée, les éclats de mille batailles obscures.

Lui reviennent des mélodies, des fresques à la mémoire des premières fois, mots lancés en l’air, puis à l’eau. N’avait-il rien compris, l’esprit toujours ailleurs. Il traversait l’univers sans effort et sans peur. Mais ce visage, ces lèvres offertes, ces yeux rieurs, ces doigts caressant son épaule, oh, cette lumière. Le secret de la vie, dans le frisson des fleurs et le vol brisé d’une libellule éblouie. Ainsi se répandent les pensées matinales, dans le goût du café. La gelée de myrtilles fait surgir les pentes escarpées, les chevaux déboulant au galop de la crête. Il sourit. Le matin s’étire sur le palimpseste des mains.

texte et dessin (Forgeron, 1879-86, Jules Dalou, M. d’Orsay, 26/11/19) ©JJM

Gouffre

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Autour du lampadaire, tournent aveuglés phalènes, géomètres et moucherons, nuées survoltées dans la mortelle lumière, effrayante beauté. Il titube de joie, le lourd soleil se cache. Les bateaux rentrent au port, marins fourbus. On n’écoute pas les morts. Terrasses riantes, chants et cris, les verres brillent. Les regards s’enflamment. Les enfants lancent des flèches de Sioux, plumes rouges et noires.

Au-dessus d’une porte, une ampoule se balance dans le vent chaud du désert. Il respire le large piqueté d’îles. Il suffit de se mettre en chemin, sais-tu. D’une main, il chasse un petit papillon sur son cou.

Dans la maison, des voix disent la vie et la mort, l’amour, le départ, le retour, mais aucun son ne lui parvient. Un silence de gouffre l’enserre dans son tourbillon, dans le souffle des vagues et le chuchotis des galets. Debout sur la jetée, il scrute la nuit, les étoiles. Le jour n’est pas loin.

texte et dessin ©JJM

Égarement

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Force et douceur de la vie. Fraîcheur de l’aube, d’un coup brisée, arrachée d’un cerisier en fleurs. Fenêtre embellie de reflets moirés. Traits fins que le soleil embrase. Pourquoi ces images me hantent-elles, ces salves de mots. Soudain frissonne le linge étendu. Fil rouge, pinces de bois. Un bateau hurle derrière la colline, blanche couronne d’asphodèles.

Marcher n’a plus de sens, ni s’arrêter, ni rêver. S’impose à moi l’attente niée des corps rejetés, des yeux voilés d’inquiétude. Égarement dans la tempête des mots, dans le silence. S’est cassé net, hélas, ce qui vient du lointain, si près, désemparé.

Le figuier est foudroyé, au cœur de l’été. Je m’éloigne, sans renoncer, ni détruire, ni mépriser, ni noircir. Les merles se taisent. Partir, ne plus rien savoir. Pour étouffer l’embrasement et l’explosion des rires anciens, la fulgurance des caresses, la colère des Érynies. Sauver ce qui peut l’être, parfum, air d’opéra.

texte et dessin ©JJM

L’ombre des arcades

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Vie secrète, au fond du parc cerné de briques rouges, feuilles à terre effleurées. Panache d’un écureuil qui soudain s’évapore, au cœur des branches entrelacées. Traits de lumière plantés dans l’humus noir et or, au pied des troncs. Les statues veillent, toges de pierre, sylphides étonnées. Leurs regards passent les grilles, rejoignent les portes claquées, les pas pressés, les vélos.

La ville est caressée par le souffle des voitures. Sur les trottoirs, le frôlement des êtres fait se mouvoir des planètes intérieures. Formes devinées, visages touchés des yeux, joues pâles, bouches nimbées de soleil. Soudain, l’ombre des arcades.

Deux mains serrées jouent à se quitter, se retrouver. Les doigts miment la tragédie des départs à la guerre, des retours espérés, des cris de joie quand, enfin, les corps nus se réchauffent à l’abri du monde indifférent. Fil ténu du mystère de l’existence, décor merveilleux d’un drame voué à l’oubli.

texte et dessin ©JJM

Brume de café

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La table de la cuisine est froide. Là-bas, les vagues submergent la jetée. La fenêtre bat sous la mitraille des embruns. Nul besoin de passer la nuit en mer, pour être enveloppé du secret des grands fonds. Le bol fumant joue les caboteurs, dans une brume de café. Je devine une côte mystérieuse, sombre. La roche affleure, auréolée d’écume.

Il suffit de plonger pour ressentir la fragilité de la vie. Le pain grillé a le goût du désert. Sous un implacable trou de feu, l’eau gicle contre la pierre. Je ne ferme jamais la fenêtre. Autant mourir avant l’heure. Non. Laisser faire les éléments. Écouter le vacarme du port. Le vent terrible. La plainte des voiliers malmenés tirant sur les cordes pour se libérer, animaux attachés par le nez aux anneaux. Ici, là, les cornes de brume hurlent en vain.

La lumière se fraye un chemin au ras de l’eau. En bout de quai, des flaques d’huile moirées. Des lambeaux de ciel miroitent, pâles et gras. Hésitant, l’horizon sort de l’ombre, se déplie. Les îles lointaines pointent enfin sous un ciel plus clément. Les nuages, halo de joie, dessinent les parties d’un visage. Ainsi naît le sens dans les volutes, fragile destin de la vapeur, au-dessus de la houle bleu nuit, frangée de dentelle parfumée.

Texte et dessin (en cours, Musée des Augustins, tête, XVe s., Toulouse) ©JJM

Champ de coton

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Pénombre, couloirs jonchés d’œillets gris, d’asphodèles, de papyrus ébouriffés, portes fermées, ouvertes, rideau rouge. La maison dort, dans le silence du soir. Fraîche traversée de hautes terrasses, à pas lents, feutrés. Fontaine au loin.

Des personnages glissent sur le marbre. Parfums. Oranger, jasmin, citronnier. Le vent se lève, charrie les embruns d’une histoire enfouie. Regards blancs, visages si doux. Les corps assouplis par l’amour, la fatigue ou l’attente.

Coquillage de l’être, refuge nacré. Il contient le temps, rires et chagrins. Pénombre des couloirs. Il marche vers les statues habillées d’inconnu. Une voix s’élève, un appel. Prière surgie d’un champ de coton, d’une guitare fendue, sous un ciel africain, au soleil de minuit.

texte et dessin (Billie Holiday, pierre noire, 22/11/19) ©JJM

L’harmonie céleste

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Ni le vent des gouffres, où résonne le chant des sorciers. Ni l’innocence des fontaines, ornées de citronniers en fleurs. Ni la palpitation des grands arbres, sous les pluies tropicales. Ni les remous du fleuve, satin moiré dans le soleil levant.

Ni les visages ruisselants de joie, au fond de tiroirs immémoriaux. Ni la fuite des proies affolées, dans une lumière de printemps. Ni le chuchotis des fourmis, à l’ombre des pins parasols. Ni l’immensité des falaises, surplombant un océan déchaîné.

Rien de cela ne suffit à l’harmonie céleste, sans métaphysique obscure ni dessein cosmique, sans autre présence que celle d’êtres en éveil. Si sous nos pas la terre ne danse. Si nos doigts ne jouent en silence. Si nos yeux ne sont ivres de l’autre.

texte et dessin ©JJM