Eurydice

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La carillon de la cathédrale lance, nul ne sait où, des signaux de détresse. Les gargouilles ricanent. Sur la houle des pavés, tables et chaises dérivent, et les bancs, les massifs, les vélos et les chiens. Un enfant barbote sur l’herbe. Un pigeon surveille la place. Les vitraux racontent une vieille histoire. Un mythe. Partout, des voix, du vent, les tables rondes rient. L’énorme tronc d’un arbre coupé crie à l’injustice. Personne ne l’entend. Il est dévasté de l’intérieur. Il semblait si fort. Solide illusion.

L’invisible mal travaillait en silence, sournois, sous l’écorce. Mais quelle heure est-il, le bourdon n’en finit pas. Les notes hésitent, virevoltent et vont s’écraser sur les façades embrasées par le soleil couchant. La fontaine n’a pas d’eau. Des putti gambadent sur la pierre, naïfs, en une ronde infinie, sourires figés, bras potelés tenant un tuyau sec. Une femme se photographie, derrière, porte rouge et tympan. Où est Orphée. L’arbre à nouveau jette un cri. Le vent est tombé. Du tronc décapité sort la sombre litanie d’Hadès.

Le carillon continue de sonner. Le temps bégaie. Le pigeon et l’enfant discutent sur un banc creusé dans les briques. Un chien mordille un ballon. Un couple, enlacé sur l’herbe, nage vers l’horizon. Du tympan coulent des larmes de sang et de joie. Les tables rondes ne rient plus. Le vent murmure, le carillon s’emballe. Il faut faire quelque chose, se lever, parler. L’arbre meurt. La ronde s’achève. Non, l’eau coule à la fontaine. Le ciel est apaisé. La douceur envahit la place et traverse les corps. Ce n’était rien, une secousse, un remous. L’arbre se tait. Résonne en moi son inutile chant.

texte et dessin (Affiche, Paris, 12/12/19, 18h) ©JJM

Léviathan

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Forte houle, matin vierge. Le léviathan sur les rochers se fracasse, et le bol tremble. Où es-tu. Il sculpte les falaises pâles. Dis-moi. Piquetées de nids grouillants, criards fous de Bassan, blancs poignards maquillés de soleil. Le monstre marin explose, nuage d’écume. Retombe en pluie sur la dentelle des algues.

Les hérissons de mer brillent, le café fume et rejoint le large, dans le vacarme du ressac. Il jette au ciel sa fatigue. Tu es si loin, et ta voix. Ils griffent l’eau, fragiles piquants. Tandis que bigorneaux, praires et patelles collent à la pierre noire, l’océan bat la terre, hurle et gronde. Toute la joie contenue, oui. Chahuté par les caprices du vent, — profond mystère où la vie grouille, invisible —, il se nourrit de combats silencieux.

Tenace, il rit de sa naïveté, son regard s’adoucit. Il sait. Alevins et baleines tirent leur force de courants contraires. Il faut plonger. Où es-tu. Ah, les grands fonds, et la cuillère à moka dans le miel de citronnier, si pur.

texte et dessin ©JJM

Le seau de plage

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En lisière de pinède, au pied de dunes battues à l’est, un banc. Le souffle rauque de l’océan rend l’ailleurs imminent. Sur le dossier vert, un oiseau extatique, né du tapis d’aiguilles. Rien ne bouge, hors sa tête. Des sourcils d’oyats frangent la crête de sable. Tache rouge d’un seau de plage renversé.

Oublié par un enfant, à la poursuite d’une libellule. Ou échoué, marée furieuse, ramassé, abandonné au vent. Il donne au paysage la saveur d’un crime ancien, mythe lacéré par l’impassible houle, amour rongé de sel, de lumière. Paroles abandonnées au fond du seau de sang.

Un vol d’oies sauvages, les pins couchés par le galerne, les oyats dominant l’horizon des tempêtes, donnent la force de croire le crime enfoui, criblé d’or, seau vidé de toute blessure. L’ailleurs y chante la clémence du ciel, la beauté d’un visage caressé par le temps.

Texte et dessin (Caïn, H. Vidal, 1896, Jardin des Tuileries, Paris, 10/12/19) ©JJM

 

La grande marée

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Douce aridité crayeuse des galets polis par le hasard des voyages, sable mêlé de coques et de couteaux vides. Il crisse sous le pied, tandis qu’au loin, derrière les dunes coiffées d’oyats malmenés par les vents, et de pins triturés par la sève, la ville est éventrée par la folie, les cris, la haine et l’horreur. À terre est le sang.

Les visages de tragédie antique brûlent. La grande marée dépose, sur le littoral millénaire, des lambeaux d’algues rouges piquées de fissurelles. Les sirènes hurlent. Oreilles de Saint Pierre, éclats de mâts et de cageots, bouts de cordages dilacérés, mêlés aux corps meurtris, déchiquetés, gorgés de souvenirs et du sel de la vie.

Échos de violence au milieu des rochers, tandis que l’océan abrite l’avenir. Il lève les yeux, mouettes et goélands pétrifiés. À l’horizon glisse un cargo d’âmes errantes, en quête de consolation.

texte et dessin ©JJM

Éclats de verre

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En forêt, la tragédie des arbres. Mon rire s’est brisé. Du verre. Sous le pied craque le bois tombé, vermoulu, couvert de mousse au délicat parfum. Plein ciel, des branches à l’aventure, dressées vers, je cherche. Le bleu. Petits éclats pointus, plantés dans l’écorce des grands pins. À terre aussi, tapis d’humus, mon rire. Inutile prière, ramures giflées par le vent.

Brisé d’un coup. Silence de plomb. Le soleil brûle tout, cœur, poumons. Mille miettes éparpillées, mon corps. Enfouies sous des feuilles de chêne, à dos de fourmis, chemin tortueux disparu dans un trou de terre rouge. Les arbres, si grands, elles, minuscules. La vie, mystère. Je riais et d’un coup, je n’ai rien vu venir, j’ai levé les mains. Les enfants le font, enfin. Trop tard.

Des oiseaux piquent les baies du fourré. Inextricables ronces, touffes de laine. Le chemin n’est pas loin. Je repars. Je ne veux pas retrouver le chemin. Je le sais. Dès qu’il y a un chemin, je m’égare, mon rire se fendille, je lance des mots dans le vide, perdu, je ne sais plus où tu es.

texte et dessin ©JJM

Désert

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Tenter de mesurer l’épaisseur du désert. Lutter. Rues envahies, soleil de nuit, oublieux, bruits étouffés, lointains, niés. Bouche de sable, lèvres collées de sel. Le silence suinte aux paupières. Résister. Marche forcée du monde, gravats de séismes, de guerres, d’exils forcés, partout. Abyssal abandon des forêts, des fleuves, bêtes et hommes parqués.

Mépris de tout, des enfants, des visages, des bourgeons. Les pas résonnent entre les murs, couloirs tortueux, escaliers borgnes. Courir. Rien ne persiste au cœur du retrait, faïence éclatée de l’être. Elle crisse sous le sang des pieds. Chaque goutte contient le tout, le bleu des profondeurs, les cris noyés. Le temps. Néons du hasard, vaste béance. Être là.

Se réveiller, se lever, s’ouvrir enfin, et boire l’eau fraîche, le noir du ciel, se laver. Offrir sa peau au vent marin, son corps fourbu de n’être plus rien, et quelques mots à l’horizon. Pour faire taire les remous. Accueillir le ressac des joies têtues, des rires qui résonnent ici et là, au bord du précipice fleuri de la vie. Fragile parade à la violence plantée en elle.

texte et dessin ©JJM

L’être de papier

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Fenêtre ouverte, et là s’envole un moineau, froufrou de plumes, silence. Alors ouvrir, sortir. Ciel gris bleu, clair et mat, sauter sur le trottoir, avancer. Peu importe où, ici et là, et toujours ce grondement dedans, au fond des yeux. Glissent emmêlés, arbres et maisons, passants pressés. S’enfoncer, tenter de, de quoi, dire ou chanter ce qui, mais quoi, la vie.

C’est tout. Et les corps, la chaleur des corps, la douceur du grain, peau effleurée. Profondeur des pupilles offertes au hasard des nuits. Creuser le sous-sol, métro. Blafard, traverser les boulevards, les places, les ponts sur le fleuve, le canal, la voie ferrée. Danser au rythme des rails, qui jamais n’atteignent l’horizon.

Façades aux balcons sales, vélos pendus, étagères cassées, pots, surplombent le lacis des rues. Toits en feu sous une pluie salée. L’encre de Chine coule dans le caniveau. Reste un halo de ville voilé de vanité, le sentiment d’abandon, le mutisme brûlant, lorsque s’efface l’être de papier.

texte et dessin ©JJM

La margelle d’un puits

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La prison du silence rappelle ces insectes, si petits, surgis de rien, sans but. Disparus au moindre souffle, sans trace. De quoi. D’un monde. Blessure de l’absence. De le dire mon ventre se tord, se noue, tombe au fond de mon corps, un bloc, enfoncé dans le sol jusqu’à la bouche. La vie tout entière en eux, quel vertige.

On a beau scruter. Rien. Silence. Point en mouvement vers, happé par rien. La prison du silence, fausse citadelle entourée par rien, ne contient qu’elle-même. Ni dehors ni dedans. Négation humiliante du vide, oui. Un mur solide, le franchir est chimère. Dans la rue, je bute sans cesse contre.

Il est pourtant sans épaisseur, sans porte ni fenêtre, laisse échapper le silence, lui-même égaré. Tant d’espace, où aller. Alors je cours, m’éloigne, ne sachant de quoi, peut-être est-ce l’inverse. Je frôle un ailleurs métaphysique, oh, joie. Aux confins d’une galaxie utopique, quête de sens, sur la margelle d’un puits sans fond, j’ai été englouti. Est-ce l’amour.

texte et dessin ©JJM

Nuages

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Douceur des nuages gonflés de joie naïve, au vent tourbillonnant, caprices d’un ciel de van Ruysdael. Dans le tilleul en fleurs flotte la pénombre. Enivré, il attend la caresse de la nuit promise. Une terrible secousse fait trembler les toits,  les arbres ploient sous la violence du choc. Mais rien jamais n’atteint de l’enfant le désir d’embellir la vie, pas même l’amour abandonné. Il rêve.

Te rappelles-tu l’Afrique nocturne, les feux sous les grands flamboyants, la cacophonie des marchés, la brousse calcinée, le tamtam des corps enluminés, les forêts traversées de fleuves invisibles. Jamais ne cesse, au fond des yeux, l’efflorescence des masques immémoriaux, ni la palpitation des seins sous les doigts.

Au bord des pistes et des falaises, dans le silence habité de cris des rivières, des plateaux, au bout de pontons rongés de voix perdues, la patience seule lutte contre l’incendie que les troupeaux redoutent. À la fenêtre, les nuages s’étirent en lames d’arc-en-ciel, pour apaiser la nuit. Le vent s’est calmé.

texte et dessin ©JJM (Masque de la danse sacrée, 1905, V. Segoffin, M. d’Orsay, Paris. Mine de plomb, 03/12/19)

La sagesse des forêts

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Perdre n’est rien, perdre quoi, ce rien, et se trouver. Si un enfant joyeux passe à cloche-pied sur le trottoir, si les ruines des batailles s’habillent d’herbes folles et de coccinelles, si douce peau, jamais vue ni touchée, caresse les yeux et les mains, le reste est chimère, bourrasque, brindille dans le vent, et peur de perdre, de l’aventure, du rêve.

Quand soudain du lointain bat le sang des tamtams, le sol primaire vibre, martelé par les corps en transe, à l’ombre des arbres rouges, à la croisée des chemins de latérite. Alors se perdre, oui, et si vient un moment où vivre est délicat, douloureux, attendre et chanter.

Est-ce son lot, son credo, ne jamais franchir ni éviter les lignes de fuite. Briser la perspective pour déployer l’éventail du possible. Aimer se perdre n’est rien, sinon le risque vital. Il surgit, étonnant, un regard, un murmure, un frisson. Alors rejoindre l’enfant, la sagesse des forêts dans un square parisien.

texte et dessin (02/12/19, Affiche, palissade de chantier, place du Châtelet, Paris) ©JJM