Le Vol

Au plafond passent noires cigognes, / Grues cendrées. Noblesse, majesté, / Vertige. Je les suis, air glacé, survol / De plaines, de cols. Le vent oblige à

Resserrer la flèche. Routes et fleuves / Serpentent à l’aveugle. En plein ciel / Zébré, des points scintillants tracent / De vastes couronnes d’Archimède.

Oh, planent des vautours, des aigles / Royaux. Cris, hurlements, des mots / Déversent leur lave sur mon visage.

Dits, entendus, ils brûlent et piquent / Mes yeux de leur bec, disparaissent. / Plafond vide. Je ne dors plus jamais.

Photo : Vol de canard, paravent, m. Guimet, Paris, 07/04/17, 12:19, sonnet ©JJM

La Baleine

Beauté du ciel le matin, du soir, nuages / Noirs dilués. La banquise efface la peur, / Le cauchemar. La baleine blanche rêve, / Épouse l’eau, souffle sur la ville, la rue.

Parfums du printemps des corps, le tien, / Ombre à jamais. Les vitrines sont ternes. / Reflets dorés dans les entrailles divines. / La forêt de cris lance un hymne végétal.

Bananiers, oiseaux gris, jaunes, acacias, / Latérite. Il pleut, enfourcher Rossinante / Et combattre. Tendresse trahie, abandon

Des peaux. Là-bas coule le sel, l’océan / Offre ses vagues, l’âme du vent. Je suis / Au fleuve, sens le souffle de la baleine.

Photos : Garonne, Toulouse, 29/11/15, 15:28, sonnet wip ©JJM

Le Sillage

Tous les mots, des masques polis par / Le vent et la marée. Je ne suis pas allé / Assez loin, pris au piège de la surface. / Attaché au fond je me débats et je vis.

Ne sachant suivre que bateaux, hasard / Des proues, je ne cherche plus dans le / Parfum des oyats les libellules bleues. / Les oiseaux aiment coudre les vagues.

De William le doux regard croisé, je ne / L’ai plus quitté. Nager dans son sillage. / Rien ne nous sépare, que nous-mêmes.

Nuage du désir, ses mots volent çà et là. / Roche adoucie, mélodie d’un phare dont / Le sabre fend la houle et la nuit mêlées.

Photo : Entre l’Île d’Arz et Vannes, 21/08/20, 18:18, sonnet wip ©JJM

Les Mots

Les mots, les yeux sont des fenêtres. / Les mots, des yeux fermés, le soleil / Les brûle. Je me suis tu et tu as crié / Les mots des yeux, un cri du ventre.

Mer agitée les yeux fermés par le sel, / Cela tu le sais, me suis tu. La fenêtre / Ouverte, coup de vent, grain en mer, / La houle. Sur la vitre passe un reflet,

Des regards volettent, voix. Les mots / S’enlacent, se lient au vent, chantent. / Musique, herbe folle au soleil de l’été.

Les mots s’ouvrent, des mains. Image, / Visage porte condamnée. Inconsolable / J’attends la pluie pour rejoindre la mer.

Photo : Psyché sous l’empire du mystère, 1897, Hélène Bertaux, Petit Palais, Paris, 19/07/20, 10:56, sonnet zip ©JJM

Latérite

Tout a basculé. La rue n’est plus une rue. / Trottoir, entrelacs de vies, lignes brisées. / Arbres étiques, oiseaux cachés. L’avenue / Fleuve à sec de latérite craquelée de mots

À la gorge d’enfants blottis. Espoir ocre / Et rouge. Demain sera mais, oh mais oui. / Je rentre chez moi, moi. Le couloir désert / Somalien où de nuit je roule. Je rentre, où.

Intérieur, ciel d’encre. Des girafes coupent / Le faisceau des phares. Bas-côté d’épines. / Bêtes désarticulées, des cous et des pattes, 

Avalées par le bush. Moteur calé, au cœur / Du silence. La paix, au loin une explosion. / La guerre. Larmes de poussière de la nuit.

Photo : Femme Kumbia, 1930, Anna Quinquaud, m. d’Art Moderne, Paris, 21/07/20, 17:51, sonnet zip ©JJM

L’Orbe

De l’orbe matinal surgit l’obscurité / Du jour, puits de violences faites à  / La vie, ruminées chaque nuit. Vois / De la lumière l’écho. Forêt brûlée,

Le chemin fuit. Tu es là. Au cœur / De l’orbe, luit ce qui t’échappe, si / Profond. Thalès tombe. La pierre / Blesse le pied. Proche et lointain.

La beauté éclaire le silence du ciel. / Les langues disent l’amour, le vent, / Le corps souffrant, la guerre. Parle.

Sec est le sol où tu ne marches pas. / Chaos et abandon ruinent l’œuvre. / Dans le repli, sois ouvert à l’autre.

Photo : Zao Wou-Ki, « 03-12-74 », m. d’Art Moderne, Paris, 27/07/18, 11:40, sonnet wip ©JJM

Le Fruit

Fruit mûr de l’arbre tombé brille, / Sucre de non-être gavé de soleil, / Rires et mots enfouis. Arbres et / Cailloux consolent. Mer, oiseaux,

Ce que je tais. Ne te retourne pas, / Car la colère est douceur gâchée. / Qu’ai-je crâne brisé, pensée coule / Feu du rêve. Cri de pie, parfum de

Figuier, étang bordé de silence et / Joie du tonnerre, folie des éclairs, / L’humus est un miroir des morts.

Boitiller rocher brûlant, d’un pied / L’autre perdu, exposé. Alors aimer, / Au cœur du fruit, regards, lèvres.

Photo : Pomme, 30/04/20, 17:22, sonnet wip ©JJM

La Sirène

Courir, toujours courir après quoi. / Rien. Ligoté par les lignes de fuite, / Me relever. Où est-ce, espace vide, / Le fil s’use, rompu, effiloché, pend.

Reprendre. Courir, oui mais bobine / À terre, elle roule à l’infini, vers tes / Pas. Dessiner, visage, ciel. Ne plus / Croire, ceci cela, en ceci cela, fini.

Un bateau passe majestueux glisse,  / Indifférent. Mains agitées, un quai, / Des mouchoirs. Ne pas pleurer, il

Part, revient, la nuit. Grand salon, / L’orchestre joue. Oh, ne ferme pas / Les yeux. Sirène aigue, il revient.

Photo : « Nous Deux », 1957, Zao Wou-Ki, m. d’Art Moderne, Paris, 27/07/18, 11:27, sonnet ©JJM

L’Espérance

Trace, écho. Voir de loin, mal, appeler. / Voix perdue sous les aiguilles d’un pin / Couché par le vent, l’espoir de la soif. / Une voile, un oiseau, il suffit de rêver.

Sur la rétine, algues, poissons de roche / Blottis et bouquet d’anémones de mer. / Remous nébuleux, puissance d’un cri. / Mémoire de l’écorce, une cigale s’use.

Feu, scie rouillée du temps. Sur le sable / Un enfant joue, coquillage et bois flotté. / La mort fuit. Trace de pas, écume sèche.

Souffle de vagues molles, roches brûlées. / Sentir la houle claire dans mes poumons. / Sous l’eau je devine tes yeux, tes mains.

Photo : Cerbère, 19/08/13, 16:26, sonnet wip ©JJM

L’Eau

Se laver attentif à l’écoulement. Être / L’écoulement, lécher eau langue eau, / Langue de soleil gorgée aspirer l’eau. / Le nez, la bouche, laver être dedans.

À grande eau la liberté de l’eau non / Du poisson, vie liquide il ne sait que / Nager s’éloigner souple secret glisser / Vers les montagnes bleues de la mer.

Nuit noire, toujours de l’eau. Se laver / Lentement se dissoudre, être emporté / Par le fil le courant. Nuage de pensée

Ruinée en surface. Corps pâles, rires / Lointains. Les sons flottent, poissons. / Lever du jour nager, douceur de l’eau.

Photo : Peñíscola, 17/08/16, 10:29, sonnet wip ©JJM