Décor

Le décor s’effrite au moindre pas. Carton, / Papier, visage peint qu’un crachin délave. / Montrer n’est rien et je n’y crois plus. Ici / Couleur, là noir, la contient ou la délivre.

Chuchoter quelques mots dans une intime / Obscurité. Aucun sens, la négation fleurit. / Pétales bigarrés, bouquet final, explosion. / Plage du Nord infinie, douce, mystérieuse.

J’ai froid, le soleil tape, le vent, marchons. / Des arcades, un film italien. Entrons dans / Le champ, le destin. Décor ancien, moteur.

Le séisme ne se voit pas, la mer est calme. / Jouer une scène, encore, encore une autre. / Drame inédit, oh, dansons, la joie domine.

Photo : Palais de Tokyo, 27/07/18, 12:56 ©JJM

L’Écureuil

Cyprès bleus d’Arizona, refuge absolu. / La vie n’est pas menacée. Discrète vie, / De surprises, de rencontres. Froufrous / D’ailes et sauts de branche en branche.

Roucoulement, et l’éclair d’un écureuil / Flambant. En zigzag, il rejoint Canal et / Grand-Rond, prunus, platanes, saules, / Marronniers rouges, filant dans sa fuite

En feu sur les toits de la ville endormie. / Rues et destins. Misère, violence, rêves. / Armes cachées, ici là, fragiles amours.

Bel écureuil. Le merle brode un matinal / Oratorio, les Cyprès s’habillent, le soleil / Perce à travers les branches. Il fait beau.

Photo : Cyprès bleus d’Arizona, 27/03/17, 08:27 sonnet ©JJM

Le Fil

Savoir ce qui sous un visage le retient / Avant que mort ne coule cireux néant. / Quel fil évite l’égarement des atomes / D’un mol espace. Visage, cerf-volant

Attaché à un poteau planté à la va-vite / Branlant. Si enfoncé dessous étouffant, / Nul son ne sort, tombeau avant le vrai. / De guingois en pleine terre ou du sable

Ou calé sous une chaise. Selon le vent, / Flotte drapeau, exposé au nues du ciel. / Aventure, le reste suit, tenir le fil tendu.

Fragile, peut casser. Bouche close, yeux / Clos, peut jaillir éclat de rire ou chagrin. / Un ballon d’enfant lâché sur une planète.

Photo : Japon, masque de nô : Femme émaciée, époque d’Edo, XVIe ou XVIIe s. ; Corée, masque de Jeune Chamane, XVIIIe s., musée Guimet, Paris, 23/07/20, 12: 25/29, sonnet ©JJM

Le poisson

Parfois rêve brisé, silence absolu, plus rien. / Où es-tu, où sommes-nous. Monde fissuré, / Aquarium vide. On aimerait nager encore. / Il est très difficile de remettre un poisson à

L’eau. Il saute en tout sens bouche ouverte, / Un grand cri brille au soleil, yeux exorbités / Sans paupières, file entre les doigts, tombe, / Les nageoires battent l’air, ailes coupées, il

Est sonné, suffoque. Alors, il faut agir vite. / En lui, une force immense, jeunesse à fleur / D’écailles ondule, pur argent. Remis à l’eau

Il hésite un peu, étonné d’être, il flotte, naïf. / Dans son œil, traces du ciel. Avec souplesse / Il coule dans un rêve, oh, toujours le même.

Photo : Kerassel, Morbihan, 19/08/20, 16:02 sonnet ©JJM

Reflet

Un rien suffit, et je ne comprends plus / Rien. Je m’égare, poisson hors de l’eau / Cherchant tes yeux dans le ciel, ébahi, / Jetant ici là un regard aux hirondelles.

Elles trissent, et provoquent des remous / Bleutés. Papillons et moucherons, rêves / Et projets happés par leurs becs béants. / De tes yeux ne reste que puits profond.

Pupilles scintillantes, malice ou gaieté, / Noires comme l’hirondelle. Entrevues, / Perdues. Du reflet, dessin fera l’affaire.

Comment rendre l’apparence profonde. / Pinceau japonais, papier blanc, oiseaux / D’encre de Chine, voler vers l’inconnu.

Photo : Reflet Garonne, 21/04/14, 15:53, sonnet ©JJM

Le Voyage

Impossible voyage, folie, renvoyé aux calendes / Grecques. Rester à terre, île battue par les vents. / La montagne domine la mer. Debout immobile, / Frissonner, attentif aux échos de la vie. Là-bas,

Un port caché par la forêt, animal doux, patient. / Penser, accoudé au garde-corps froid. Hurlement / De sirène, masse blanche. Un paquebot quitte la / Côte. Puis le vide, le long vertige de la solitude,

Le tourbillon des remous. Gros pneus chahutés, / Enchaînés contre le quai, le tout mêlé, bricolage / Des entrailles hachées par l’hélice. La côte bleue

Dans la brume, le parfum du café. Happé par le / Désir, j’ai appelé, les oiseaux se sont tus. Alors, / Geste d’amour, j’ai rêvé d’un voyage impossible.

Photo : Vannes, 23/08/20, 17:01, sonnet ©JJM

Fenêtre

La fenêtre est un hublot. Dehors dans un étau, / Attaque le cadre. Reste la course en tout sens, / Pieds collés au dallage dans un feu de brousse, / Et près du fleuve, par milliers, fuient les bêtes

Affolées. Le corps dirige tout, les lieux parlent / En lui, pour lui. Me faire une place mouvante, / Dans ce corps à corps, l’incendie de la fenêtre. / Délogé, de force, en douceur, sortir de là, d’où.

Le corps souffre, aime, oh, bras tendus. Je suis, / C’est beaucoup dire. Ici là, des frontières et les / Franchir. Griffonner brouillon, esquisse de vie.

Ignorer toits et vitrines, l’immensité de la ville, / Illusion. Submergé, je te cherche toi, visage nu, / Dois plonger dans l’aquarium, ouvrir la fenêtre.

Photo : Fenêtre, 30/04/21, 07:09 ©JJM

Le Silence

Le silence de la nuit se dilue, marécage / Du soleil, éclats échoués sur un littoral / Déchiré. Je suis ailleurs, dans l’invisible / Nasse, poisson de roche. Debout en haut

Du phare, affronter vent et désert du ciel. / Plonger dans l’eau si claire. Alors, nager / Ou voler. Garder au fond de soi la beauté / Des cyprès. Nuages et mains abandonnés

À la douce peau. Oh, le sol où je marche / S’effondre, j’erre. Souvenir de nos mains. / Parler, intime écho, les mots ont des ailes.

Parfois, ciel noir, ils hésitent et leurs yeux / Traversent le monde. Se perdre, chercher, / S’y retrouver. J’aime les arbres, le silence.

Photo : Jardin Royal, Toulouse, 08/12/20, 16:04 ©JJM

Nuit et jour

Nuit et jour, et nuit, lutter

Avec les moyens du bord,

Les flèches se plantent où

Elles veulent, et le virus,

Cette machine de guerre,

Me ronge, crâne et gorge,

Ventre et bras tremblants.

Je respire comme je peux.

Photo : Galerie Borghese, Rome, 23/08/18, 16:58 ©JJM

Inquiétude

Du corps dislocation repoussée. Illusoire unité, / Dilution salée dans une lumière falote son âme. / Émiettement, essentielle incomplétude. La peau / Arrachée, recousue, vouée à l’océan de chagrin,

De joie ornée de mille fleurs. Calmer les dieux, / Les soulager de tant de maux, de cris, de vaines / Plaintes, d’espoirs jetés par-dessus bord oubliés. / Visage décomposé, oh, là où les muscles, les os

Et les mains cherchent à prendre appui sur quoi. / Y a-t-il possible refuge, sinon là dans nos yeux. / Ce qui les console ne vient-il que du dehors, toi.

La force des bras empêche de couler, c’est tout, / Ne permet pas de voler. Alors marcher, cueillir / Une autre inquiétude, autre abîme inaccessible.

Photo : Jardin Royal, Toulouse, 15/12/20, 17:39 ©JJM