Les racines du banian

I
Au pied du banian, l’ombre épaisse, moucharabieh
de lianes, de l’apparence le buste, bloc de Carrare,
tourné vers ailleurs, absent de blancheur. Alcarazas
d’un destin fluide que le vent chaud glace d’effroi.

Visage lisse de statue, antonyme de marbre lucide.
Je vis de branche en branche au rythme des erreurs,
des fautes, dans le lacis des incertitudes, des espoirs
ligneux, de joies, de chagrins, feuilles agacées par le

soleil. Racines infinies. La nuit, elles flottent dans un
air paisible, doux. La terre, légère, console des peines
excessives. Je m’élève autant que je peux. J’approche

la cime, tente d’apercevoir de l’amour le cœur, forme
parfaite, la plus belle illusion. Je m’enfonce jusqu’aux
radicelles de mon enfance, volcan de parole dénudée.

II
Énigme des vents contraires, bruissement des échos du
lointain, mon banian est la mémoire du monde. Je reste
là, dans l’orbe des saisons, à l’écoute des riens, des cris,
des arômes de ta peau accrochés aux nuages, des éclats

de rire. Je suis prêt à bondir, sur quoi, oh, sur le moindre
souffle, la musique des vivants. Chanter avec les oiseaux
réfugiés dans l’embrouillamini de mes pensées végétales.
Dessiner sur l’écorce les exigences de mon corps, graver,

de mes os, le tressaillement nocturne. Le jour, je retrouve
le buste de l’apparence. J’observe la place, rêve de te voir
surgir au coin de la rue. Ce n’est qu’un rêve, je sais. Mais,

on ne peut pas tout avoir. Parfois, oh, je m’agrippe, racine
aérienne, pour atteindre une branche haute, aussi puissante
que la mer. J’attends. Toujours passe un voilier, une île nue.

31 08 16. Inachevé 123

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La douceur des pierres

Prendre appui, oui, s’envoler. Regard, mot d’amour.
Alors les pattes poussent, ailes tendues, là-bas, loin,
où ce qui n’est pas encore va naître, va enfin voir le
quoi, le jour, la nuit, oh non, l’appui s’effrite. Ongles

cassés, enfoncés, crispés, rien ne tient. Et le regard,
où est le regard, enfoui. C’est fini, je ne vois plus, et
j’appelle. S’appuyer, non, tout est remous, tu le sais.
Où est la douceur des pierres. Leur force. Densité du

granit. Le regard ne pénètre pas le marbre, ni rien, oh.
Pierres épaisses. Amassées, empilées, soudées. Et les
mains se blessent, peau arrachée. Vaine résistance à la

matière. Le corps, idée de lui-même. L’issue, un point
au fond des yeux. Tours, voûtes, lourdes marches sont
dedans, érigées à chaque pas. La vie prend appui, libre.

25 08 16. Inachevé 122

Le vent use la pierre

Sol dallé du parvis, le soleil gicle sur le marbre.
La Seu, indifférente au va-et-vient des fourmis.
Casquettes, robes légères, nu-pieds. Sur le côté,
refuge de l’ombre. Assis sur une marche. Murs.

Le vent use la pierre, l’histoire. Je lève les yeux.
Solitude de statues abandonnées, si émouvantes,
surplombant la grande place. Des enfants jouent,
autour d’une grande fontaine. Terrasses de cafés.

L’insouciance couve une catastrophe, rires et cris
fusent. Les personnages de bronze entourés d’eau
ruissellent. L’amour vole parmi les papiers gras et

les canettes. Les statues, rongées de temps, rêvent.
Visages lissés, corps sans tête, bras mutilés. Espoir
d’une parole, oh. Elle peut venir de toi, de moi. Oui.

22 08 16. Inachevé 120

Babel de l’histoire

Oh, terrasse en plein ciel et montagnes pelées, château
en ruine, le guetteur mort de n’avoir rien vu. Et la mer.
España, el mar, route de feu, y canto, el cielo un grito,
ville immense bordée de sable. All of you, Bill mange

les touches. Valencia, les avenues, les places, l’ombre
de palmiers filiformes, de gigantesques banians, vale.
Y mucha gente, y el sol, sôzein ta phainomena, Babel.
Le trottoir carrelé de mektoub, l’enfant galope, ne l’ai

jamais rattrapé, sandales défaites, vélo volé, du sable
dans les poches, Atlantique, Méditerranée, le Détroit,
saoul de vent d’est. La cathédrale, clown, et vendeur

de poupées, un singe sur une roue à ressort, allez. Oh,
une silhouette chaloupe, ultra posse obligatur, oh oui,
j’ai soif, tu sais, et je suis là, j’arrive. Où. Légèreté, joie.

22 08 16. Inachevé 119

La joie des arbres

Les arbres sortent de terre, puisent dans l’humus,
l’élémentaire, l’eau. Lent feu de joie en hommage
à la lumière et au vent. Pin parasol, cyprès, olivier,
mes arbres. Je ne suis rien, tourne autour, encerclé

de mots vides, oh, les oiseaux jouent du Messiaen,
à ciel ouvert. Parler aux arbres, cela vient de si loin.
Murmure, souffle sur l’écorce, caresse. La rugosité,
la force. Poser le visage, fermer les yeux, oui, aimer.

La douceur de ce grand pin, dessous, la sève secrète,
lente. Sa joie passe dans les doigts, les bras, le sexe.
Embrasser l’écorce, rendre grâce au corps, infime et

fragile, sans lequel je ne pourrais te voir, te toucher.
Le parfum de la mousse est subtil, au cœur, malgré
la chaleur de l’été. En pleine mer, une voile, ailleurs.

21 08 16. Inachevé 118

Fouler terre de beauté

Atteindre enfin, sans que la démesure ne le ruine, ce que
les yeux cherchent en vain, aveuglés. Au-delà des arbres
couchés par le vent, accrochés à la roche que les vagues
caressent, oh, depuis des millénaires. Et se laisser porter,

libre et serein, ne rien regretter, que la douceur gâchée par
les peurs enfantines, les nuits blessées, la tête enfouie sous
l’oreiller. Le paysage s’ouvre, infini. Que vouloir de plus.
Tu veux croire. En ce ciel, ce visage. Les espaces vierges

sont visibles à l’œil nu. Fouler terre de beauté demande
oubli de soi. Aimerai-je mieux les algues, la mer, ta voix,
le soleil, je ne sais. Ignorant, si loin de l’essentiel, et sans

complaisance. L’amour est le vide aperçu dans un regard
croisé, et le manque de ce vide. Garde l’espoir d’errer un
peu moins, ce manque vissé au corps, à son excès, l’âme.

19 08 16. Inachevé 117

Le cœur de la vie

Oh, la force, la faiblesse des mots, hérauts de l’esprit, oh,
sans eux perdu, égaré parmi les choses nues, et centre de
rien. Sans lieu nulle part, sinon dans l’errance innommée
qu’un trait sur la roche esquisse, cailloux et corps peints.

Les mots-fenêtres ouvrent sur eux-mêmes, dessinant ce
qui surgit ici là, agave et rocher, palmier, mouette, pins.
Monde parfumé, festin pour les yeux, ouverts sur, enfin,
d’autres yeux. Mais que visent-ils. D’autres êtres, oh, te

voilà, visage, puits, source. Le temps joue avec l’espace,
le tord. Les mots me perdent, mais ne suis rien sans eux
ni sans te voir. Je me sais perdu, le fleuve coule sans fin.

Dans le tourbillon d’un Turner, je fixe le moment où, te
voyant sur une plage ensoleillée, oui, ne te sachant vue,
marchant dans l’eau, j’étais au cœur de la vie, sans mot.

18 08 16. Inachevé 116

La vie d’une mouette

Étrangeté du temps. L’épée fend la rouille, et perce
le cœur, dans l’épaisseur des époques et des songes.
Images collées sur la rétine, au creux des mains, ou
tatouées sur la peau, ce lieu de mémoire. Des traces

qu’un rien fait surgir, hasard, pleine lune ou frisson.
Dans la chambre, à terre, livres, voyages à inventer,
fenêtres à ouvrir, parfum de larmes, et sous une pile
de partitions, un oiseau. Enfin, la photo d’un oiseau.

Une mouette sur un marque-page orphelin, venu de
loin. Un port. Plage du Nord et lumière d’après-midi.
Hurlements de sirènes, oh, couleurs vives des cargos.

Vent du large, têtes de poissons, crevettes sur le quai,
miettes de repas amoureux. Une belle vie de mouette.
Je rêvais, allongé sur le lit. Toute la nuit, oh, j’ai flotté.

17 08 16. Inachevé 115

Lumière noire

Les étoiles ne disparaissent jamais, fouillent les entrailles,
le cœur. Les yeux ont besoin d’air, au fond de l’espace où
s’éparpillent les mots, lèvres entrouvertes. Un oiseau crie,
et c’est un glaive planté dans les pins blessés. La sève sur

mes bras, coule en fines veines d’ambre. Je vois la plage,
aux confins d’un soleil hésitant. Une mouette se pose sur
le sable mêlé de galets, de pointes de roche rouge. L’ocre
se pare de nuances florentines. L’eau glisse sur du marbre

mou. Les pieds s’enfoncent. L’écume serre les chevilles.
L’eau est fraîche, tu sais, et le sang court, oui, l’émoi est
si vif. Il fait fuir la mouette, inquiète. Et le visage fouetté

par le lointain est happé, étiré au rythme de la houle, et je
ris. Bain de mer, goûter l’ineffable matière. Les étoiles là,
au ras de l’eau. Vite, nager, oh, s’enivrer de lumière noire.

16 08 16. Inachevé 114

Une existence de sable

Nuit et jour, la frontière est en péril. N’est jamais
assurée, protégée. Blessée, ouverte par une lame,
un rocher. Nue, un mot l’arrache et la déchiquète.
Caressée par le vent. Main, regard, d’autres mots.

Elle n’est la frontière de rien, ni dedans, ni dehors.
Elle est le tout. Ce qu’elle contient, atteint au-delà
de ce qu’elle n’est jamais. Elle n’existe pas, vit de
ce qui n’est pas elle, oh, qui l’éveille à elle-même.

Le matin ou le soir, je revêts l’unique peau offerte,
accrochée à un rêve. Une ombre se cache, élégante
et joyeuse, dans le murmure des pins bleus. La nuit

creuse sa galerie sous la distance qui nous sépare.
Mais rien ne nous sépare, que nous-mêmes. Et nul
cri ne rompt, enfoui, le fil d’une existence de sable.

15 08 16. Inachevé 113