Le hublot

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Une idée parfois tape au hublot, n’arrête pas. Il faut faire quelque chose, couper court. Ranger la vaisselle  allumer la radio, boire. Rien n’y fait, le verre tinte. Image d’un hublot lumineux. Les yeux cherchent, les regards fusent, les mains s’agitent. Il faut laver, vider la poubelle. À la fenêtre, le ciel, et l’idée tape. Dans l’angle de la fenêtre, une minuscule araignée a tissé je ne sais quoi de brillant dans le soleil. Les toits de tuiles rappelle Lisbonne. L’idée file, une flèche.

Grimper en haut de l’Alfama. Al-hama, douceur de la langue. Le Tage remplit le ciel. Ou Madrid, ou Florence, ou Tanger. Voyager. Ici, hublot fêlé, il prend l’eau. L’idée est un pic à glace. L’eau entre par le nez. Tousser, cracher le sel, la gorge brûle. Enfant, avec un scion, je taquinais les poissons de roche, les crevettes. J’y croyais. Je mettais mon masque. Je plongeais, traquais les poulpes. L’océan grondait derrière la barrière rocheuse. L’idée est une crevette. Transparente, hop, elle est là, non là, où.

Je tourne dans le lit, me lève. Ne pas lâcher, ne pas s’arrêter. J’y crois. Le reste n’a aucun sens, ni l’absence. Un appel du tréfonds, bourré de musiques, de places ensoleillées, de joie, de surprises. Les mains cherchent l’or de ta peau, ce fin velouté. L’idée tape. Une image. Regards, rires. Toujours la même voix, et jamais. La marée engloutit sable et rochers, et les poissons, et le soleil. L’enfant s’agrippe, il boit la tasse, hameçon au pied. Mais quel bonheur, aussi. Une si belle idée, si douce. Lui résister serait folie.

texte et dessin ©JJM

La guerre

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Sur l’étiquette, solution buvable. Ce matin n’avance pas. Tout n’est qu’agression, réveil effiloché. Édulcorée au maltitol liquide, saccharine. Les mots s’éparpillent dans la cuisine, suivent une mouche jusqu’à la fenêtre, se mélangent à la glu radiophonique. Tout va à vau-l’eau. Argent roi, plages bondées, guerre partout, naufrages, discours creux, violence, pauvreté. Qu’avons-nous fait de nos mains, égarées. Je cherche ton parfum, ta voix, tes yeux.

Jaune bleu, le flacon de sirop n’arrive pas à masquer les taches sur le mur. Café, chocolat, indéterminées, minuscules riens. Saint-Sernin égrène l’Ave Maria. Quelle histoire, il fait si beau. Il faut franchir le seuil, et commencer par ouvrir la porte, avant cela, trouver la porte. Une illusion de porte ferait l’affaire, une espérance de seuil. La rue est silencieuse, la ville est muette. Une pie s’évertue à scier l’air. Les martinets crient victoire.

Les pigeons sont dans les platanes, loin. Au bord du Canal, le ciel s’étale sur l’eau. La passerelle des Soupirs, là-bas, se donne un petit air de Japon. Lumière rasante, air frais, pots de géraniums sur les péniches. À l’ombre, le temps bégaie. La guerre se cache. Faut-il se mettre en colère. Faut-il semer des ruines, laver les taches, boire une cuillère de sirop, croire encore. Sinon, ni porte, ni rien du tout. La cafetière siffle et m’arrache au spectacle d’une dévastation imminente, repoussée.

texte et dessin (pierre noire, 02/01/20) ©JJM (Jules Desbois, La guerre, 1919-20, Musée d’Orsay, Paris)

Le verre

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Le verre est retourné. Métaphysique de la transparence. Jeu d’un enfant désœuvré. Oh, quel merveilleux état, ce vide, flottement du temps où suinte l’huile de l’ennui. Tenace, profond, créatif. D’où naît l’aventure. Se jeter du haut d’une falaise, imiter les fous de Bassan. Leurs cris piquent le ciel et le vent. La roche tremble de joie dans le soleil. Entrelacs subtil d’existences voraces.

Retourner le verre, coincer la mouche, mille fois revenue sur la table. À quoi pense-t-elle. À lui. Elle lui prête son destin. Faire feu de tout bois, résister. Frotter les pattes, Ponce Pilate, avant, arrière, comme si de rien n’était. Piège de la transparence. Les yeux exorbités, opaques, d’une naïveté abyssale, innocence de la vie. La guerre est partout, et la mort. Écarquiller les yeux. Le temps se crispe. L’insecte est immobilisé. Extase. L’enfant saisit le verre, la mouche est dessous. Elle finit sa toilette, ivre de sucre.

La transparence est invisible. L’enfant jubile. Le monde, coupé en deux, va s’écrouler. Il faut se jeter de la falaise, voler, crier. Les nuages moutonnent. La mer attend, belle, douce, profonde. Nager, tandis que la mouche se meurt. Il suffirait de soulever le verre. Le cœur bat. Affolée, elle court sur la paroi. L’enfant est triste. L’ennui est une porte, ouverte, fermée. Sauter sur le dos de la mouche. Rêver au ras de l’eau avec les fous. Le verre se brise sur le carrelage, le temps explose. Les nuages filent. La falaise est un miroir. L’enfant plonge.

texte et dessin ©JJM

Les douze Lions

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Les fontaines chantent, à l’ombre des citronniers, des cyprès, des orangers, des jasmins. Sous un grand rosier, des enfants jouent aux osselets, vertèbres d’agneau. D’une main, l’autre dans le dos, fermée. Un petit tas serré à terre, une en l’air. Les yeux sont rivés à la petite mort, rieurs. L’enfer ou le paradis. Risquer sa vie pour le savoir. Dans le jardin, la chaleur écrase les insectes, et partout de l’eau coule.

Les abeilles sondent le puits des fleurs. Les papillons luttent avec un soleil blanc. Une libellule se pose sur un muret. Le diamant de ses ailes étincelle. Des clochettes sortent de la gueule d’animaux égarés, devant une vasque où des têtards vibrionnent, entre des touffes de mousse. Les gouttes forment un troupeau fuyant dans la dentelle des allées. L’air diffuse une fraîcheur musicale. Je lève les yeux du livre d’images.

J’ai froid. Dehors, la pluie glace les passants, les vélos. Le café est bondé, les chocolats fument. Irons-nous en Andalousie, ma vue se brouille, à l’Alhambra, ou à Séville. Un pneu crie, une voiture affole une flaque. La vague submerge les tables, la cour des Myrtes et les douze Lions. Fleuves de lait, de miel, d’eau et de vin. Au loin, vers les montagnes, le ciel tonne. Grenade nous attend.

texte et dessin ©JJM

Je t’ai fait appeler

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Sur le trottoir ensanglanté, soleil couchant, les ombres se mêlent en un ballet. Rejoindre la fraîcheur des quais, assister au naufrage des ponts. Des mouettes criaillent, posées sur l’eau, une bouée jaune, rouge. La péniche-restaurant vire, accoste. Flot de shorts, de tongs, de jupes. D’étranges langues sont fixées pour l’éternité. Vite, une terrasse. Le livre sort du sac, nargue l’air. Il suffit de l’ouvrir, de plonger, ciel blanc. Des phrases coulent sur la table. Est-ce ta voix. Un verre tombe, du soda gicle.

Cris, applaudissements, porte-bonheur. Le livre pleure et rit. Ritsos s’amuse. Sur scène, des monologues lancés au monde. Phèdre dit, Je t’ai fait appeler, Je ne sais pas par où commencer. Paroles d’un ailleurs inaccessible. Villes fortifiées, montagnes. Mystère. Est-ce ta voix, J’attends que la nuit tombe. Une fille s’assoit, commande un café. Le livre bâille, ma bière scintille. Je t’ai fait venir. Était-ce hier, il y a huit jours. Le temps bu, soleil caché, tout est plus simple, dit-on. Entre deux eaux, les visages tanguent. La lumière finissante inonde le quai, mes yeux s’accrochent à des riens.

Pourquoi l’a-t-elle fait appeler, que va-t-elle dire. Les derniers rayons incendient la matière, les idées. La fille écrit une carte postale. Est-ce ta voix. Je suis là, vas-y. La nuit est là, te taire est impossible. Le chœur entonne un chant rugueux, pleurs, incantations diverses, cendres sur la tête et mains au ciel. Je ferme le livre, Phèdre allume une cigarette. Mes tempes battent, mes doigts tremblent. Fleuve étoilé. J’ai toute la vie. Attendre, que nos ombres s’ouvrent. Phèdre observe le livre. J’entends ses mots. Oui. Elle le prend, l’ouvre. Ta voix se réfugie dans la sienne, Je t’ai fait appeler, Je ne sais pas par où commencer.

texte et dessin ©JJM

Tabula rasa

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En plein soleil ou sous la pluie, bâtir de sable un château, sur tapis d’aiguilles parfumées, affichant un sourire de bal masqué. Tabula rasa. Non, les dieux n’existent pas. Qui croire. Douce aridité, cailloux polis, voyageur nu. L’écume glisse et crépite. Il interroge le ciel, naïf combat. Nulle plaie du temps ne guérit, ne le sais-tu. Il s’habille à la hâte et rejoint ses rêves.

Tandis que batifolent et courent les rumeurs de la cité, que les silhouettes se frôlent, — sur la grève, la marée dépose algues rouges, coques vides, bois flotté, filets en lambeaux, cageots éclatés. Mouettes et goélands l’épient. Il marche sur les rochers brise-lames. Nulle blessure de l’enfance ni d’hier. Le ressac souffle dans les trous. Il chante le grand large.

Ses pieds s’enfoncent avec délice dans le sable frais. Nulle joie ne disparaît non plus. C’est à peine si l’océan baigne ses chevilles, feuille translucide couvrant les rares galets ou coquillages. Regards dérivant sur le miroir d’eau, ses pensées se diluent dans les premiers rouleaux. Il entre dans la ville, se perd dans les rues, soudain léger. 

texte et dessin ©JJM

Les étoiles de Giotto

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Sous un ciel de Giotto, une mer turquoise. Vêtues d’or, les statues marchent vers la ville. Reflets de ruelles, briques liquides. Chambre éclatée aux quatre coins de la nuit. L’air est délié, ocre jaune, guitare et livres envolés. Une musique lointaine se répand en pulsations nacrées. Des bruits de pas alertent les tympans. La mélodie des corps m’emporte. Que se passe-t-il, rien. J’ai beau tourner la tête, personne ne sait ce qui arrive, visages penchés sur ce qu’ils retiennent, prêt à jaillir.

Paysages d’Afrique, d’Amérique, d’Asie. Plateaux de savane, villages rouges, séquoias, lacs gelés. Temples de lianes piquetés de macaques, fleuves à sec. Puits perdu au cœur du Ténéré, chameau tombé au fond, étonné. Drame de la solitude au bout d’un pointillé de pas. Poursuivre sa route. Peut-être y a-t-il une tente, un tapis, un troupeau. Dans la rue, un couple s’éloigne. Un avion raye la vitre en clignotant, vers où. Les astres ne se couchent pas. Il faut que je dorme. La fièvre gagne mon ventre, mes os.

Aéroport de Nairobi. Les banquettes avachies sentent le café froid. Attendre. Je ferme les yeux, guette en moi le parfum de ta peau. Les mots doux planent sur les grandes forêts où nichent les oiseaux. Il n’a pas plu depuis longtemps, ciel semé d’acacias. Sur la valise, hôtels de seconde zone. Madrid, Porto-Novo, Tanger, Rome. Chez moi. Sable et latérite, ou marbre de Carrare. Je me lève. Des hauts-parleurs diffusent un écho de tamtam. Incantations, anges musiciens. La terre tremble sous les flamboyants, divinités rongées de sel. Le soleil perce un nuage. Des femmes voilées chantent, au creux de leurs mains, les étoiles de Giotto.

texte dessin ©JJM

La petite porte des mots

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Assiettes rincées, verres brillants sur fond de radio, près des biscuits, des amandes grillées. Partout, ton visage. Oui. Là-bas, la guerre, désert, drames et bombes, regards perdus. Le figuier nargue la fenêtre, appuyé sur un mur de briques. Un chat traverse le parking. La radio crachote, l’évier gémit. Toi. Aucun rescapé, bateau vétuste, rouillé jusqu’à l’âme. Non. Bien plier le linge, mains à plat. Pas d’eau, pendant des jours, combien, nul ne sait.

Ciel bleu, rectangle vide. En diagonale un pigeon file vers l’antenne télé. Où es-tu. Caresser les tissus adoucis par la vie, ma vie, oh, longues marches en ville l’été, ou l’hiver, j’aime les saisons, et toi. Soleil, pluie battante, coton cicatrisé, usé, fidèle. Aimer ces gestes, ranger, inondé de jazz. Bateau à la dérive, folie, nuits d’embruns, paquets de mer, cris. Alors écrire un rien, s’évader par la petite porte des mots. Vanité, pour réprimer l’envers noir, le massacre, l’amour noyé.

Éclairer le gouffre, jamais, impossible. Mais pesanteur, corps flottant. Le tenir par les cheveux, le cou, bouche ouverte sur le vide, l’absence. Demain il devrait faire bon. Poster une lettre. Ce visage radieux, la douceur même. La rue se tait, tout est silencieux, même moi. Les arbres sont auréolés de dentelle blanche. Printemps précoce, lumière, le merle s’époumone. Le Canal ne coule pas, les carpes dorment. Sourire à une passante déjà loin, ai-je souri. Rejoindre le fleuve, le Pont-neuf. Au fil de l’eau, la mort s’enfuit vers l’océan. Nuages fringuants, les quais s’enflamment. Il fait beau.

texte et dessin ©JJM

Le sol se dérobe

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Nous marchons sur des villes enfouies, les écrasons, inconscients. La vie se déroule sur une croûte de cent mètres de terre, et nous faisons des trous. Nous cherchons, quelque chose ou rien, et ne pouvons masquer les tranchées. Elles ravinent les visages, rayent les regards. Galeries, tunnels borgnes, puits à sec, catacombes. Acharnés, nous frappons, avec pelles et pioches, et voudrions reboucher. Impudence. La couleur change, un bout dépasse. Vite aplanir, raser, gommer, enfoncer, cacher. Mais quoi. Ventre, bras, sexe, tête. Raté. Les plantes s’activent, explosent, vivent du sol en vain remué.

Nous marchons, et des villes grouillent dans l’univers secret des minéraux. Pierres, éclats de verre, coquilles, fossiles, malaxés par les lombrics, ombilics égarés. Leurres, amours, espoirs. Notre vanité, nos œuvres aussi. Nous tassons, oublions, croyant que les mausolées sont éternels. Il suffit de bêcher, pour voir des squelettes de vie. La peur retient la main. Au fond des yeux, la joie, l’amour, l’avenir, la droiture. Qu’attendons-nous. Dans l’air délié, nous pourrions voler. Le sol se dérobe. Vite un rocher, les racines d’un banian, une forêt touffue. Agrippés aux lianes, chantons, plantés dans la boue, visage lancé au ciel à se rompre le cou.

Mais tout est là, en nous. Beauté des lieux, des corps, des fleurs et des papillons, des lèvres, des mains. Les visages scrutent, aiment, attendent, appellent. Que de voyages. Nos hymnes, mêlés au vent, au bruit des vagues, aux craquements de la forêt primaire et de la glace, nous viennent d’en bas, traversent la chair, colorent la peau. Ce parfum, ce goût, nous les jetons aux oiseaux, aux cimes des arbres. Nous couvrons nos têtes de terre fraîche, pure. Dansons, arrêtons de marcher au hasard, ne gâchons rien, pas un sourire, pas un caillou. Le silence, pire que le vide, engloutit le rien. L’être est un air fredonné dans le noir.

texte et dessin ©JJM

Le vol d’une libellule

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Tout va de travers, en ce lieu incrusté de pâleur oblique. Caves et greniers se touchent. Portes et fenêtres, de guingois, au moindre souffle battent, grincent. Pourquoi tant d’abandon, ciel éclatant. Dans le bus chahutent des enfants, excités, joyeux. Chez toi, me dis-je, les gonds n’ont pas servi depuis longtemps. Silence effrité, plâtre jauni, murs tachés. Tu ne peux sortir ni rentrer, sol jonché de riens entassés, enfin, riens de ta vie, riens de temps, riens d’espoir aussi. L’herbe ne repousse plus, sol sec.

Des mots, les mêmes, roulent ici là, rayent les plinthes, les pieds du lit. Repartir à zéro, tenir ferme, souquer. Pense au Pequod. Mais les chaises, la table, la lampe, qu’en faire, l’armoire, tiroirs pleins, les vêtements pendus. Papiers accumulés, illisibles, carnets empilés, livres à terre. Bibliothèque poussiéreuse, tout sortir, laver, trier, jeter, plier, donner, ne rien garder, déchirer, pas de photos, ça non, rien. Tout est dedans, visages, voix, regards malicieux ou lointains, gravés.

Quel éclat, quelle douceur. Non, pas ça, tout de même. Deux trois mots, pour le fil, ne pas couper trop court, penser à après, après quoi. Comment faire, sans ce petit tableau, portrait d’un inconnu. Le poser sous la lampe, et le stylo, dans le vide-poches. Quel bric-à-brac. Esquisse, brouillon, alors recommencer. Humer l’air, entrer dans le tableau, dessiner. Rejoindre le vent et s’asseoir, rêver. Tenace et têtu, tracer dans un carnet la ligne d’un bonheur éphémère, le vol d’une libellule. Que faire, ventre noué. Basculer vers l’avant, courir.

texte et dessin (pierre noire) ©JJM

(El Greco (d’après), Caballero anciano, 1587-1600, Prado, Madrid)