Salon de L’Autre Livre

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Le Salon de l’Autre Livre se tient, du 8 au 11 novembre, Halle des Blancs Manteaux, 48, rue Vieille-du-Temple, Paris 4e :

https://www.lautrelivre.fr/evenement/le-salon-de-l-autre-livre_2608

J’y serai les 9 et 10, avec les Éditions Les Carnets du Dessert de Lune (programme ici :

http://lescarnetsdudessertdelune.hautetfort.com/archive/2019/10/28/du-8-au-11-novembre-au-salon-de-l-autre-livre-6186130.html )

Je signerai avec grand plaisir deux recueils publiés par Jean-Louis Massot : Jour (ill. par Yves Budin), et Animots (ill. par Étienne Lodého).

À très bientôt peut-être !

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L’heure du loup

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Le jour s’étire et court se cacher sous un buisson. L’heure du loup approche, propice aux ombres d’un autre âge. La lumière est si chaude, il faut s’en aller. Marcher contre le soleil oblige à lever la main, réflexe des enfants craintifs et prudents. Nul ne sait d’où peut venir le coup, ou la caresse. C’est étrange, les voix se font à peine entendre. La rue chuchote, le ciel est sans oiseau, non, un martinet. Tout là-bas, la mer nourrit les rêves. Le sable lisse brille, miroir d’eau. Les vives-araignées patientent à fleur d’écume.

Le boulevard est écrasé par la masse des heures, épaisse de poussière, de fatigue et de soif, d’espoir aussi. Plus loin, la guerre éclate, murs vérolés, lambeaux de papiers peints. Les regards sont ceux de bêtes encerclées par le feu. L’autan hésite, fait le fou, alors se taire. Il est sensible au silence, ne sait plus où aller. Il s’épuise et rejoint sous le buisson ses compagnons de jeu. Le jour l’attend. Demain, tu verras, mais là non. Une voix, un soupir, une phrase attrapée au vol. Un sourire embrasé, une épaule nue, c’en est fini des sautes de vent, des escarbilles de jour. Vite, la nuit.

Profondeur des pupilles, musique des mots reclus, oui, dans le souffle hésitant des corps. Lointaine, une forêt s’effondre sur elle-même et l’humus ronge les troncs jusqu’à l’aubier. Elle renaîtra. Les arbres de demain font craquer le sous-bois. Le fleuve est là, écartelé montagne et océan. Le jour se fond dans l’origine de l’ombre. Sous la guirlande du pont, un orchestre joue, une péniche s’éloigne, les notes ondulent, les images sautent. Que m’arrive-t-il. Très loin, mais où, je marche dans une rue inconnue. J’ai entendu un rire joyeux, si clair, il suffit à m’éloigner. Autour de moi, tout est fait de papiers japonais. Des braises de nuages se consument dans le couchant, derrière l’Hôtel-Dieu. Une voix élégante, légère, fredonne un air au parfum de peau, Body and soul.

texte et dessin ©JJM

Le silence des statues

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Toulouse terrassée par le silence des statues. Dans les allées du Jardin des Plantes, courent des canards affairés, des poules naines. En une passerelle, je suis au Grand-Rond, désert ou presque. Un banc couvert de poussière pâle, des traces de mains, les doigts ont dessiné un bateau. Le ciel est crayeux. Soudain, bruit de roues, aigu, un cri. Devant des hortensias brûlés, un tricycle verse en grinçant. Cris, pleurs, un genou saigne. L’univers a d’un coup basculé dans le vide. Une sandale est prise dans la chaîne, les astres s’immobilisent, le corps roule à terre puis dans l’herbe se tord. Des bras s’agitent, des mains le soulèvent. Le soleil troue les nuages et sort, fier, arrogant. Main piquée de gravier, front bleu. Ça y est, tu vois, tout va bien.

La grande fontaine essaie d’éteindre l’incendie. Un nuage de vapeur se détache du jet d’eau, glisse mollement dans l’air brûlant, exaspéré, se dissipe dans les arbres en une auréole irisée. À deux pas, vide, le kiosque à musique attend. Il ne faut pas pleurer, tu es un homme. Ah bon. Ne t’en fais pas, la musique reviendra bien vite. L’enfant n’a que faire des tangos, des milongas qui font s’enlacer des inconnus. Quelle fougue pourtant, dans les plaintes du bandonéon, il tisse des ombres et des secrets intimes. Alors vas-y, pleure, hurle, dis au monde entier cette violence faite aux âmes naïves. Sinon à quoi bon ouvrir grand les yeux, les bras, les entrailles, les os tremblants, les lèvres humides de gourmandise devant tant de beauté.

Prendre le risque, se perdre dans les dédales du corps. Rire aussi, sauter comme un fou, devant l’abîme dévoilé, l’éclat d’un regard. À quoi bon, sinon, courir vers la piste, danser les yeux mi-clos. Et sentir les cheveux, caresser une épaule, vibrer au son d’une voix surgie de nulle part. Au-delà des océans. Juste pour soi, pour ce moment de joie, dans l’urgence de la vie, de la mort dénudée. Les statues se taisent. Elles savent, n’arrêtent pas de le chanter. À l’une, il manque une main, à l’autre, un bout de pied, le sexe, qu’importe. Je voudrais les serrer dans mes bras, respirer leur parfum de pierre, m’en imprégner autant que du tien, ne rien attendre d’autre. L’enfant s’est endormi sur une couverture. Le banc est à l’ombre. À la buvette, les tables s’animent.

texte et dessin ©JJM

Le ciel est sale

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Ne plus rien voir, plus rien, marcher sans fin, ne pas se retourner. Mémoire brûlée. Seulement des traces. Ici ou là, dans le village, une ampoule devant un seuil de roseaux peints, surmonté de grappes rouges. Traces de pas. Une femme en fichu noir tient serré son manteau, assise sur une chaise paillée.

Il pleuvine, la peau revit. Quelques minutes. Le vent du plateau fait frémir les palmiers du square. Des feuilles d’acacia tombent sur la margelle du puits. Un enfant joue à jeter des cailloux à travers la grille, il crie « C’est la guerre, c’est la guerre ». Un âne braie dans son enclos, se remet à brouter le sable, sous un ciel traversé d’anges morts.

La femme, entre ses lèvres, « Oh, c’était il y a… ». Ne rien savoir. Oublier le chemin. Le ciel est sale. Où aller. Poser le corps meurtri, apaisé. La femme rit. La vallée s’illumine de joie. L’enfant court vers la rivière, où se cache l’ennemi. La lumière du matin baigne le sang du cauchemar. Il regarde, au loin, les toits en feu dans le soleil.

texte et dessin ©JJM

Les lucioles

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Sauterelles bleues et petits papillons fuient devant les sandales défaites. Une buse plane dans le ciel brumeux. Les cloches d’un troupeau, au loin, n’apaisent pas l’enfant chagrin. Il jette des cailloux aux nuages, doigts mouillés de rosée, langue humiliée par le sang de la nuit, l’incessante pluie dedans, poignées de boutons d’or au fond des yeux.

Son visage est collé au ciel et à la terre, traversé de secousses enfouies. Son corps a la mémoire des jouets cassés, et le hoquet serre le ventre au rythme des gouttes de lave. Lèvres et narines tremblent, il ne sait rien de la tristesse ni de la joie du monde refusé, de la tendresse évaporée dans les bras nus, des torrents cachés sous les fleurs.

Au cœur des failles rocheuses, à-pics de feu, sous les fougères et les orties indifférentes, rires et pleurs. Un refuge, aussi doux et chaud que duvet d’oie sauvage, pour l’enfant projeté dans le vide, la solitude. Étonné de voir la nuit clouée à sa fenêtre ouverte sur les montagnes, il laisse entrer le souffle de la vie, si joyeux quand les lucioles envahissent la forêt.

texte et dessin ©JJM

La source de l’océan

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La rue suffoque, écrasée de chaleur. Elle vibre au cœur de l’été incendié. L’air assèche les poumons. Aiguilles plantées sous les paupières, les mirages fleurissent au ras du sol, peau d’éléphant, étang de macadam nacré. Au loin, Fata Morgana. Rêve de plage du Nord, mouettes, coquillages, sable blond. Ici, les voitures sont survoltés, les passants glissent. Je reconnais ton ombre entre mille. Un rien d’élégance vive, de légèreté. Un bus frôle mon bras, je me colle à un mur rouge. Devant de molles vitrines, les terrasses flottent.

Je navigue à vue entre les tables, la tête ailleurs, le corps. Je sens le fleuve proche. À sa source, un filet d’eau entre des roches moussues. Il faut bien une première goutte. Les racines s’accrochent aux mottes d’humus, des fleurs minuscules narguent le ciel. Ici, troncs arrachés, serrés contre les piles du pont, les coquilles de Saint-Jacques. Un amas de branches feuillues, de bouteilles, de sacs plastiques, d’oiseaux morts ondule, auréolé de crasse grisâtre. L’eau est si forte. 

Descendre l’escalier pentu, rejoindre la falaise de briques, le quai, le ruban d’herbe sèche, le chemin de halage, le souffle des chevaux, si puissants. La force tellurique. L’eau s’étire à perte de vue jusqu’au soleil. Et l’océan, tout là-bas, patient, repu. Colosse liquide où grouille la vie. J’ai le vertige. Il nourrit les astres, les mythes. En lui se perd toute mesure, de lui naît l’esprit. Nous marchons sur le rivage. Il nous parle. Nos pieds s’enfoncent dans le sable frais. Sur un banc, la dentelle d’un platane. Clapotis moiré, ton rire au cœur du silence.

texte et dessin ©JJM

Le cerisier

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Sous le cerisier flotte une épaisse odeur de fruits pourris, d’alcool sucré, dans l’excitation vrombissante des mouches et des guêpes. Au loin, des cloches sonnent à toute volée. Le chemin s’est perdu dans l’herbe. Soudain, ronces trouées. Là, un verger, les feuilles brûlent. Deux trois merles piquent le sol imprégné de sirop gâté, de pisse de brebis. L’ombre est grasse, moite. Y entrer pour se protéger du soleil, reviendrait à approcher la mort.

Alors marcher. Là-bas, les roches, abruptes, et la dentelle des peupliers. Fraîcheur d’un épais mur de pierres. Le visage bat la campagne, les yeux à vif. Mieux vaudrait pleurer que tout ce sel dégoulinant du front et sur la nuque, le dos, ou le poids des paroles avalées. Entendre le souffle des bêtes.

M’arrêter, enfin, ne plus bouger, dormir un peu, rêver, est-ce encore possible. Autour de moi, tout vibre. Ballet de sauterelles et de papillons dans les herbes sèches. Et toi, belle libellule, le sais-tu. Je ne te vois plus. Ton vol est brisé, magnifique. En quelle langue écris-tu, avec tes ailes bleues. Sous le cerisier, la nuit tombe. Toi, tu es la lumière.

texte et dessin ©JJM

Feuille de frêne

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Une feuille de frêne, prenant appui sur l’air, s’étonne, hésite, sous un ciel de charbon. Merle siffleur ou tourterelle affolée, un souffle d’aile la fait frissonner et l’emporte. La voici libre de tomber. Un visage au carreau écrasé, regard absent, suit l’ascension niée. Pourquoi suis-je là, je n’attends plus, et toi, si frêle. Une vitre à casser, recueillie dans ma main, tout reprend vie, nous volons par le monde.

Les orages n’y peuvent rien. Au-dessus des champs, des maisons creuses, nous filons et faisons rire les oiseaux. Le visage blêmit. Les yeux fixent au loin la feuille en allée sur un toit tout là-bas, quand une pluie d’aiguilles glacées s’abat. Transpercée, la feuille glisse, se tord et crie.

Est-ce un autre visage. Vacarme des gouttières crevées. Visage perdu, bouche immense. Pourquoi suis-je là, je n’attends plus, cherche l’air. La vitre liquéfiée coule au fond de ma gorge. Le vent tourbillonnant chasse de la mémoire, les oiseaux, la forêt, le fleuve et les nuages. L’autre visage est nu.

texte et dessin ©JJM

La coccinelle

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Une coccinelle dans l’évier, toute la nuit. Canyon d’assiettes, verres à pied. Elle est là, devant une eau trouble où barbotent souvenirs et musiques noyées, projets fous et rêves flous. Le jour est si éloigné. Va-t-il enfin naître. Ficus et plantes grasses, parfaite immobilité. Sur la vitre, des traces vérolées de la dernière pluie. Je scrute, ne vois rien, comme propulsé dans l’espace. La ville est un entrelacs de toits et de cheminées. Dans les arbres, des chants cryptés. Mon esprit est une grande salle vide. Il n’y a personne, pas même une porte. Il faudrait que je cherche.

Le merle annonce une catastrophe ou un miracle. Je flotte dans l’air matinal, poussière de tapis à la fenêtre. Pourtant je suis bien entré par une porte. La lumière est blanche. Aucun néon, ni lit chromé. Suis-je malade. Des pas frottent le carrelage. Le merle a filé en jasant. Ni catastrophe, ni miracle. Eschyle désœuvré, chœur éparpillé, théâtre désert. Sur scène, on s’affaire pour rien. Ou bien est-ce fini. Ce qui arrive est si abrupt. Je me souviens. Je te parle, me tais, j’essaie de percer le secret du silence, les mots ricochent sur les murs en un vacarme pâteux.

Secourir la coccinelle. La vie tient à peu. Elle n’a rien demandé. La vie. On reçoit, on donne. Elle, au sommet de la cuillère en bois, élytres déployés. Une porte. Elle sort ses ailes, hésite. Que veut-elle. Je rejoins les arbres, le vent s’est tu. Que faire. Me poser sur une feuille. Dans la cuisine, une voix fredonne. Cela devrait suffire pour atteindre le figuier. Là, je verrai. Le merle est revenu.

texte et dessin ©JJM