Soleil de cuivre

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Humour du hanneton. Sous ses élytres il cache des ailes d’ange, se rit du vent de mer, prêt, au moindre rayon, à déployer sa transparence pour s’envoler. Tel est l’être. Vent fort sur les dunes. Îles à la dérive. L’être s’agrippe au sable et rejoint les hauts-fonds. Merveilleuses histoires de son enfance mâchonnée.

Parfum de résine, tapis d’aiguilles à l’ombre des canisses. Blanchi de sel se tient l’être, jour finissant, soleil de cuivre, au bord des lèvres entrouvertes, dans l’intimité complice des regards à venir.

Il arrive qu’en deux trois secondes, un écho de joie, en l’être éparpillée, fasse trembler les subtiles feuilles des peupliers, ivres d’amour naissant. Surgit enfin de derrière le rideau, un ballet d’innocents leurres, carnaval de papillons en papier japonais, dont l’être fait ripaille. La nuit peut commencer.

texte et dessin ©JJM

Les arbres nus

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Le nuage d’étourneaux hésite à se poser, s’étire et soudain compact et noir, repart dans l’autre sens vers d’autres arbres. Marcher devient pénible. Le sol est mou, se dilate et se contracte dans le même temps. Les voitures glissent sur la fange des eaux. Image d’un vertige reconduit. Les magasins arborent les couleurs vives d’une interminable chute vers le haut. Personne ne bronche, chacun vaque muet. Toutes les chutes, oui, sont élévation.

Peut-être mon esprit a-t-il raté une marche, une arche. Valse des os au plus profond. Alors, surgi du vide ainsi dessiné, du ciel, le vol forme une goutte d’eau, suivi de je ne sais quoi, un rien qui peine à se détacher des toits. Un rire des profondeurs, doux, mystérieux. Les oiseaux fondent sur les platanes du Canal. Les branches s’agitent, jacassent, criaillent, maculent le trottoir, les voitures.

Je me souviens d’une promenade en forêt, d’un voyage en train, du survol de l’Afrique. Les étourneaux tiennent conseil, partir, rester, non, partir. De l’arrivée à Tanger, des ronds dans l’eau. En quelques secondes, ils quittent la ville. À cause du vent d’est, implacable. Le vent marie l’Atlantique et la Méditerranée. Le détroit moutonne sous un ciel transparent. À la proue, les dauphins jouent dans les remous de l’étrave. Là-bas, une forêt d’eucalyptus, derrière la médina. Les étourneaux font exploser les arbres nus de l’hiver, retournés au silence.

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Les racines du banian

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Un banian plonge ses racines tentaculaires jusqu’au tréfonds de la nuit, où nul ne va. Ses lianes servent de balançoires aux rêves. Le vent donne aux pins la chevelure des fous. Au large, le mer lutte contre un ciel d’éclairs. Une lueur fade esquisse des toits, des façades de papier de riz où ruisselle une pluie enfantine. Le silence est total, ni tonnerre, ni craquement de branches malmenées par la bourrasque. Il ne pleut plus. Je marche sur la route côtière, rejoins la ville semée de lampadaires falots. Les palmiers résistent, refusent de tomber.

Le château dresse ses remparts contre le vide. Ses flancs sont battus par des vagues aveugles. Ni choc de bateaux au mouillage dans le port, ni cliquetis de cordages, de poulies sur les mâts. Je me tiens à nouveau sur la terrasse rouge. Mon esprit vole à l’autre bout de la forêt, et guette le moindre signe d’apaisement. L’énorme nuage traversé de lumière antique s’éloigne, découvrant une plage infinie. L’eau malicieuse touche à peine les rochers. L’aurore force le lointain à tendre un fil auquel mes yeux s’accrochent. Qu’y a-t-il de si important à vivre, pour que l’horizon seul serve de rail au néant.

L’air est frais. Les grands pins lancent quelques oiseaux. Merles et moineaux s’ébrouent dans un air saturé de mort vaincue. La terre, noircie par l’averse, nourrit les agaves. Ce banian, je l’ai bien vu. Je m’y agrippais pour percer la noirceur du ciel. Hune de ma profondeur, branches agitées par le vent. Sous ma peau, la douceur suivait le balancement des lianes, leur frisson, contredisant le chaos dont j’étais le théâtre. Était-ce mon corps, était-ce moi, je ne sais. Un séisme a fait trembler la mer, les rochers. La douceur jamais ne vacille.

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La douceur à venir

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Il faut, je sais bien, lutter, faire front. Se cambrer, montrer au vent ses poings, non, ses mains à plat. Les yeux ouverts, écraser les peurs, faire de bravoure le suc de nos actions, de nos pensées. Se dresser, chanter, marcher, faire fi des tremblements du corps, du jaillissement de lave au cœur du cœur, quand le dedans du dedans s’égare en surface et s’étale, s’enflamme au contact de l’air. Il faut sourire, rire, passer sur le trottoir d’en face, jeter un œil aux belles couleurs du temps.

Ne pas en vouloir au destin, aux dieux indifférents, à une enfance acide, à piques de Fortuna. Se retourner contre, toujours contre, et ramasser ses forces, tendues vers là-bas, demain, allez, allez. Oui, je n’arrête pas de me le dire. Et ne jamais regarder derrière. Horreur, qu’as-tu fait ou dit ou raté. Attention, que diable, regarde où tu poses les yeux, les mots. Tu te tords le cou, à force. Je sais, il faut lutter, je lutte. Mais qu’on me laisse à ma mélancolie, et si je suis blessé, et si je pleure, si la tristesse est un typhon, ne pas dire non ce n’est rien, si l’être est déchiré.

Car de lui seul renaîtra un monde cicatrisé, et même le baume. Lécher la plaie, en dansant, où brille l’insupportable espoir, là où s’entend le lointain, l’écho du rire. Ne pas détourner le regard, ne pas se dire naufragé, ou abandonné, ni par soi, ni par personne. Qui ne l’est pas. Nous, les rescapés du rien. Alors va pour les secousses, pour la tendresse à vif, et l’amour offert, évaporé, tenté, refusé. Y croire, de l’intérieur. Ne rien fermer ni attendre. Garder au plus secret la douceur à venir.

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Musique à l’infini

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Je suis dans la rue comme si j’allais ne sais où, sorti du Grand-Rond le pas ferme, je rejoins l’avenue. Personne ne se doute, enfin, je crois, que j’évite les rues menant au Canal, au pont, à la ruelle pentue, au 12, bâtiment C, à la porte, espoir en miettes, ah, précieuses miettes. Il me semble que tout le monde fait de même. C’est idiot. Pourvu que nous n’arrivions jamais.

Ce serait terrible, la fin de tout, et je vais donc quelque part, c’est certain. Cet enfant, là, il sautille à cloche-pied, court, cherche du regard. Ce couple, habillé d’éclats de rire. Ces yeux, sous les guirlandes tendues entre les balcons, de part et d’autre de l’avenue, oh, eux aussi. Nous y allons, l’air est frais, un air d’inconnu. J’en fais toute une histoire.

Un visage a disparu à l’angle du pont, dilué dans la vitrine du pub. L’univers est merveilleux, lumières et vêtements de fête. Le reflet d’un sourire, musique à l’infini. La foule est compacte, je m’y engouffre. L’avenue est étrangement longue, une vie. Oh, statues et lampadaires pleurent de joie. Où suis-je.

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It had to be you

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Comment l’oiseau fait-il, pour tout accueillir au fond de ses yeux ronds, laisser entrer l’herbe ou le blé, les brindilles de vie et de mort, l’ombre des feuilles où reclus se cache le monde, surgissant au moindre souffle, entre les branches agacées par la brise ou secouées par l’autan. Et le si délicat papillon, malgré ses ailes immenses, surgi d’une palette italienne, pour ne faire qu’un avec la fleur, le ciel, le ruisseau et le vent. Mais dès qu’un trou est percé, par où s’invite l’immensité du dehors, inépuisable torrent, toujours dehors, on se tient sur le seuil, gardien d’un puits ensablé.

Tout commence et prend fin, les images se pressent, et les mots, les rires, les peurs, indescriptible éboulis qui serpente autour des os, flotte comme linge sur le fil d’un jour l’autre, illusion qu’un rien arrache et laisse pendre. Non, pas rien, jamais. Une présence, visage, corps, entaille dans la plénitude des choses ; et, bouleversé, happé, soudain nager pleine mer.

Ivre d’espace vierge, l’oiseau vole et chante, à faire basculer le ciel dans le vide. Les regards, eux, cherchent où aller, où se poser, s’apaiser, il n’y a plus de lieu, hors un point à l’horizon. Tout chancèle. Ah, aimer, il suffit de s’arrêter, de respirer, de se taire, de marcher, d’écouter. Ta main tremble, les doigts tissent un fil doré.  Je t’entends fredonner un air de Billie, It had to be you.

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Le piège

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Parfois la colère, haïssable, aide à chasser le monde vain, à faire fuir les vains tourments, le silence vain, la vanité même. Mais, tout aussi vaine et violente, elle s’enroule autour d’elle-même, autour du rien qu’elle a chassé le révélant. Minée de l’intérieur, vermoulue, tapissée de grimaces, elle est prise à son piège.

Alors elle s’écroule, ruinée de l’intérieur, sur ce rien qu’elle n’a qu’étouffé, croyant l’avoir avalé. Elle dévoile sa violente vanité, son être à jamais perdu, anéanti. Tandis que, poursuivant son vol erratique et têtu, miraculeux, un papillon accroche de l’aile une fleur de cerisier.

Il meurt en silence, blessé au cœur, lui ayant offert ses doutes, sa légèreté, sa vie et tout le jaune du ciel à venir. De là vient que la colère est nudité d’un écorché, mort des couleurs et du chant joyeux de l’enfance.

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Enfantine colère

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Nuit d’enfantine colère, encore. Le sel coule sur le visage enfoui, regard tourné vers l’innommable. Guerres, exodes, meurtres. Noir silence et métaphysique des ongles rongés. Refuge de l’être dans un abîme de solitude. Au bord des lèvres, de l’eau de mer, sur le drap se déploie l’été. L’enfant agite ses bras, ses jambes.

Toujours il est là, à courir, en moi. À peine ai-je fermé les yeux pour dormir, galets brûlants, vite plonger, rire, noyer la nuit, caresser le fond bleu. Piéger l’être friand de mie trempée, bouteille cul percé, le poisson affolé butte contre la transparence, s’entête, trouve le chemin de l’illusion, fichu, amour bafoué.

Alors vaine colère, inutiles sursauts. Le halo de la fenêtre ondule. Il faut patienter, trouver l’autre chemin, celui de la joie, nier le mirage de tendresse blessée.

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Statues rongées de ciel

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En vue de Tarifa, s’endormir en criant, lutter. Port brûlé de silence, routes noires, défoncées par la famine et l’ombre policière, l’acier froid des fusils, les bicornes en carton-pâte. Faire de la nuit le jour, boire la poussière des nuages, des oliviers de marbre, des écorces de chênes, des statues rongées de ciel.

S’assoupir assommé, au milieu des chicots d’une ville assiégée depuis des millénaires. D’un bond se relever, jeter des pierres au loin, chasser les ongles noirs, les yeux ensanglantés. Nourrir les oiseaux, les rêves, lancer aux quatre vents le nom d’une femme drapée.

Visage d’un ange au détour des rues, des terrasses, des forêts. Patience des marins, montagnes asséchées où résonne le mythe. Aimer, n’avoir rien d’autre à soi. Marcher à travers champs, guetter l’être à venir.

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Le grand pin parasol

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Silence aux mille visages, celui du grand pin parasol. La lumière hésite, glisse entre les branches piquées d’aiguilles, le tout suspendu au ciel, au plafond des rêves. La ville se cache derrières les frondaisons. Murmure des places, des cafés. Les anges dorment, ne s’éveillent qu’aux étoiles. Les cigales se languissent, attendent la nuit, soudain muettes dans la touffeur du soir qui tombe sur les lauriers roses, le buis, les lilas, l’amandier dont le bois craque.

Soudain, fraîcheur de la tonnelle, à l’abri du monde, en son cœur. Petit verre de blanc, coquillos, rires gourmands. Frisson d’un univers flottant. L’écureuil dans le grand pin parasol se dresse, moustache en bataille, hume l’air. À peine rassuré, il boit dans la vasque au pied du tronc.

En lui, de frais embruns de joie, bribes de beauté fugace. Je suis des yeux un duo de papillons blancs, pas de deux sur fond de verdure, ballet happé par l’entrelacs des branches où la vie trouve refuge.

texte et dessin ©JJM