La Nuit est un Coquillage

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Incessant retour de la nuit. Elle s’ouvre plus ou moins. Fenêtre ou porte, au coin d’une rue, elle sculpte mains et visages, à l’ombre d’un regard. Le reste est bleu noir ou jaune. Les talons piquent le sol, vifs, mystérieux. Ils cousent la ville à la machine, rapiècent les vies. Les pensées volent, rejoignent la vapeur des platanes. Solitudes enlacées, rêves en marche, oui, à bientôt.

Dans le jardin, lutte infinie des insectes, des chats. Sous le palmier, la dentelle des spectres amoureux, mais le gravier de l’allée craque, retour de la nuit, fait s’envoler un merle gloussant. Il frôle les feuilles. Qui, pourquoi. Un chien malade, un maraudeur, non. La chaleur de l’été précoce dilate l’air des poumons, les nuages secs et les bulles à la surface du Canal. Le revoilà, il se pose sur le drap, bec à l’affût de tout, jaune citron. Quelle avidité, quelle leçon de vie, que cherche-t-il. 

Le temps tourne. Odeur de pluie, de tilleul, de terre. Un frisson court sur ta peau et l’univers en tremble. Chuchotis des galets aspirés par une eau invisible, vaguelettes nocturnes, qu’y a-t-il dessous. Je vois des yeux ronds, des laminaires, le reflet d’un port. Le merle s’enfuit en râlant et fonce dans un cyprès. À terre, un livre dans le halo du lampadaire de rue. La nuit est un coquillage, vaste et profond, tu sais, et sans le murmure de nos mains, fermé à jamais.

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Sous l’Avalanche des Possibles

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La nuit est un essai, sous l’avalanche des possibles, quand les batailles s’achèvent et que tourne le vent. La mer, sombre et calme, engloutit les jours en ruine. Tenir tête aux bourrasques, aux séductions guerrières, au séisme d’un printemps inachevé, aux fleurs nues, à l’inquiétude des mains vides, de la peau exaspérée, aux regards de feu lancés à tout-va, reflets de reflets.

Dehors passe, du jour, mors pendant, le cheval malade. Le Canal respire à peine, les carpes étouffent, avides. Saules, platanes, cyprès, figuier, prunus, lilas, palmier boivent le ciel étoilé.

Large fenêtre. Le lit est immense, toujours, la nuit, et les livres emprisonnent les siècles. Sourire, tenir tête, à qui, à quoi, dans la pâle pénombre, ici ou là trouée par l’agacement d’un moustique ivre. Tache de sang sur l’oreiller, drame de l’obscurité. Résister à tout, t’accueillir, et que naisse la joie, d’être là, la fraîcheur des mots, au bord des lèvres.

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À l’autre bout du Monde

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La nuit, ce ressac, les rochers affleurent. Épars, des éclats de gréements antiques, auréolés d’écume noircie de suie, dérivent, crique invisible, raclent le sable. Ils roulent, hésitent, s’échouent. Souvenirs de coques éclatées, de cales éventrées, d’amours sacrifiés. Déversé sans vergogne, le butin de la vie se délite. Des rouleaux fracassés sur la falaise, le vacarme couvre les plaintes du vent, les chants, les cris d’oiseaux. Des lambeaux d’algues rouges flottent au hasard, arrachés des hauts fonds, mêlés d’arapèdes.

À moitié immergés, visages de joies trop fortes, explosions molles ralenties par le destin. Passent aussi bouts de phrases, regards, livres aux pages dissoutes, rues obliques ou secrètes, vitrines de magasins luxueux, brasseries. Le salon bleu décoré à l’anglaise d’un paquebot cinglant vers le Nord, au large d’Ostende. Dans la pénombre, ton sourire, le crépitement des pas perdus, se croisent, filent, resurgissent.

Entrelacs serré au cœur d’une cathédrale sous-marine, le souffle des émotions. Je me lève, traverse le halo du volet et me retrouve à l’autre bout du monde, dans le silence infini de la nuit, origine de la musique et de la danse.

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Tombola du Destin

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Un oiseau de nuit s’est posé à l’instant sur le garde-corps, ce n’est pas un rêve, qu’annonce-t-il. Œil acéré, bec pointu, froissement d’ailes. Il fait trembler le halo du volet, ouvert en cette saison. Dans l’air chaud, les cyprès retiennent son envol. Jailli d’un grenier par un vasistas cassé, il est là. Sur ses rétines se déploie la ville, le Canal brille, la rue attend son bon plaisir. Les rats se cachent, qu’annonce-t-il.

Naufrage, bataille ou bel amour. Sa tête fait mille tours sur elle-même, hésite à se fixer. Tombola du destin. Bêtise, il chasse. Gare aux imprudents, fats, égarés, naïfs. Il traque. La lumière boréale du lampadaire est mystérieuse. Ô oiseau de paix, le jour te fait fuir, et là, tu crées l’illusion d’une présence, ne sais de quoi, de qui, peu importe, l’absence.

Un trou au fond des yeux, ouverts, fermés, immobile, aux aguets, il m’observe. Voit-il à travers les draps, ma peau. D’un coup, le sol s’incline, je ne bouge pas. La chambre est une grotte au cœur de la forêt. Parfum, mousse, bois pourri, musc, champignons embaument étagères et bureau. Le lit est couvert d’humus. Il suffirait d’enjamber les livres éparpillés à terre, sédimentation aléatoire, retour aux arbres immémoriaux, pour s’enfoncer dans un tunnel de feuilles, guetter un abri absolu. Étrange image tombée du plafond.

L’oiseau bouge la tête. Quel oiseau. C’est l’ombre d’une branche ou bien. Je me lève. Dans le jardin, un spot vert, enterré entre buddleia et palmier, projette sur la façade des formes fluides, silhouettes, drapés, visages, spectres nus d’un théâtre antique. Rien. J’ai soudain envie de te parler, de te serrer. L’air est doux.

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Le dernier cerisier

« Le dernier cerisier » (The Last Cherry Tree), de John Taylor (traduction de Françoise Daviet-Taylor), accompagné d’aquarelles de Caroline François-Rubino, aux Éditions Voix d’Encre, vient de paraître ! Le texte anglais (USA) est proposé en deuxième partie du livre, ce qui est vraiment appréciable, pour montrer le travail de traduction. Très beau recueil, textes, images en écho, à la fois léger et profond, sensible, comme la vie.

Un brin de lecture…

 

Nuit de feu

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Nuit de feu, le bateau croise au large d’un volcan. La fenêtre tremble et le halo du volet, en cendres, est froissé dans un coin du plafond. Derrière les étagères, les murs suintent, la peinture craquèle. Le bureau, la chaise, glissent vers la porte. Le lit est épave, radeau, les draps, fantômes.

Le monde vacille et penche, sans savoir de quel côté. L’esprit faseye, voudrait bien rire, danser, étouffer la peine, le chagrin, oh, une bonne fois. Éviter l’hésitation du papillon dans un champ fleuri. Cette pâquerette, non, ce bouton d’or, ou l’aubépine au loin. Erreur, ce n’est que légèreté, joie, étonnement d’être, ni incendie, ni coulée de lave.

Le volcan est là, nourricier, bouillonnement, force. Les cyprès bleus d’Arizona sont prêts, ils contiennent le ciel, ont la patience d’une pyramide au bord du Nil, offerte aux quatre vents, refuge d’une reine. Les murs se couvrent de beaux hiéroglyphes. On peut y lire l’avenir, dit-on. Balivernes. Tout tient au tremblement de ta voix, au frémissement de nos mains. Alors je guette le sens, et le colibri au bord de tes lèvres.

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