Mots infinis

I
Parfois, je pars, non. Un visage étouffé et une esquisse
de repli, mais le corps, ce qui lui reste, dément. En moi,
tout se tord, je pars ne pars pas, et dès le départ reviens,
pour cela, revenir. Je me laisse prendre à ce qui n’est jeu

qu’au dehors. Le si cruel jeu des ombres contradictoires.
De Chirico et la métaphysique des fumées, des drapeaux,
des silhouettes penchées vers un destin déjà lointain, oh,
à venir. Impossible passage où tout est si calme. Places,

monuments, statues érigées de toute éternité, je suis là.
Leurre du temps. L’être est pris au piège, crie, aveuglé
par la ruse de l’infini des retours attendus et repoussés.

Piétinement de troupeau dévalant une pente, galopant,
immobile, vers un ciel inversé, bute contre mon crâne,
fait trembler le corps entêté, sur le départ, sur le retour.

II
Pris au piège, je me débats en vain, sans fin. Je le dis,
quitter m’est impossible, autant m’arracher les ailes à
vif. Je ne sais pas abandonner, je n’abandonne jamais,
jamais. Même pas. Ça n’abandonne pas. En moi, moi,

rien, si peu. Une fois là, ça me tient au cou. Il faudrait
je ne sais quoi. C’est beau, oui, d’aimer, puisque, oui,
c’est cela, si fort, brûlant, oh, et je pars ne pars jamais.
Un crochet, et tirer fort, arracher, s’acharner. Pourtant.

Ça vient de loin, de si profond. Fond du fond du corps,
de l’âme, c’est pareil. Comme quand les yeux, fermés,
restent ouverts, des yeux avides, voilà, libérés de tout.

Un long appel, mais d’où vient-il, de la vie, immuable,
joyeux. Dedans depuis la nuit des nuits, et je fouille en
pleurant, parfois, parfois non, je laisse se faire, défaire.

III
Oui, là, avant le temps écoulé, le moindre lieu, ici ou là.
Il n’y a pas de mots, tu sais, quelle idiotie de buter ainsi.
Une absence irrémissible, voilà. La rémission est la mort,
abandonner, c’est mourir à soi. Oh. Tuer l’autre de l’être.

Je ne sais pas ce que je dis, ça parle, dit le chemin semé
de regards, de rires fous, de mains furtives, et si habiles,
de mots légers murmurés à l’oreille, adressés au monde,
jetés en l’air et à peine dits, ils se posent sur la peau nue,

du bout des lèvres, mots inaudibles. Ils ne sont pas faits
pour être entendus, mais accueillis, infinis. Mots infinis.
La beauté ne se dit pas, elle est là, évidente. Alors quoi.

L’abandonner, aux ronces, aux corbeaux ou aux orages,
non, non. Les mots, ce sont des arbres, des oiseaux, les
aimer, voilà. Parti, je vis sans, avec, oui, et ils chantent.

07 08 16. Inachevé 103

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