Se taire

Se taire, est-ce si difficile de se taire,
que les mots s’échappent de la bouche,
lèvres tendues. Avant cela, de la gorge,
du ventre, du sexe, des yeux aussi, oui.

Le corps tout entier contient des mots en
attente. Le corps n’arrête pas de produire
des mots qui se bousculent. Je n’ai pas su
me taire. Je me demande bien pourquoi.

Il faudrait interroger l’enfant qui court
en moi. Oui, j’en parle souvent. Il est là.
Et d’abord qu’il arrête de courir, un peu.
Le temps de souffler, de dormir. Dormir.

Le silence est un désert brûlant, j’ai soif.
Parfois glacé, et je grelotte. Plongé dans
un air bleu où évoluent d’étranges bêtes.
Ou en apesanteur, sans plus aucun repère.

Trouver le dernier mot, au-delà duquel il
n’y aurait qu’à flotter dans le sens, une fois
pour toutes. Nul besoin de se retourner, de
traquer les mirages, ni les belles illusions.

Ma bouche s’ouvre, des oiseaux surgissent.
Je les vois, ils cherchent, volent de tout côté.
Enfin, il faut bien qu’ils se posent, fourbus.
Mais ne sachant où aller, égarés, ils crient.

Lâchés plein ciel, je les vois faire des ronds
bec béant. Ah, me taire, la langue immobile.
Ils s’enfuient vers les cyprès bleus d’Arizona.
La nuit est diaphane, le lampadaire veille, nu.

Pas un nuage, pas une fenêtre, rue vide, rien.
Oh, ils tentent bien un retour vers mes lèvres,
mes paupières, mes narines et mes oreilles.
Ils deviennent fous, je deviens fou, d’aimer.

Il fait trop noir, dedans. Les joies, les caresses
et les regards, les uns contre les autres, serrés.
Les souvenirs, les projets, les rires, les pleurs,
à étouffer, prêts à bondir. Un rien leur suffirait.

Alors les mots ne trouvent pas leur chemin.
Vers qui, vers quoi, et ils s’éloignent de moi.
Une fois au loin, trop loin, livrés au hasard,
les mots restent en l’air pour toujours. Je les

entends un peu, mais j’aimerais qu’ils cessent
de tourner, pour rien. Plus rien. Ils cherchent.
Et se taire, se terrer, troublante proximité, si
juste. Rejoindre la terre, sa promesse de vie.

Je n’ai pas su me terrer. J’aime trop l’air, ou
la lumière, l’eau du ciel, les ombres fragiles.
Et m’allonger dans l’herbe, rêver, ou créer.
Toujours il y a une faille, une petite fissure,

par laquelle j’essaie de sortir, pour te parler.
Tandis que derrière le volet, au point du jour,
ivre, un merle s’époumone, chante à tue-tête,
à la conquête de je ne sais quoi. Le sais-tu.

19 05 16. Épiphanies 100 (fin)

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