La tasse de café

La tasse de café fume et brouille la vision.
Mais le soleil n’a pas dit son premier mot.
La mer est de plomb fondu. Le ciel délavé
accueille les pensées, gouffre pâle et infini.

L’être s’y dilue et disparaît au moment où
un oiseau raye le champ de gauche à droite.
Le café lance ses volutes. La cuillère imite
un petit troupeau traversant à gué, tout gai.

Lancinant aller-retour sur l’eau obscure
d’un Achéron sucré. Pour défier la mort.
Dans la pinède, un chien grogne et aboie.
Désœuvré. Une mouche l’agace, la faim,

l’agitation des âmes, au fond des abysses.
Ou bien l’histoire s’enlise, le temps patine.
Un doigt tapote sur la table, tic éreintant.
Rappel à l’ordre. Ou il déclenche le chaos.

Il fait du silence un ennemi. Quelle guerre.
Il n’y a rien. Paysage de l’absence inversée,
érigée en raison d’être, au cœur du temps.
Le dos ploie sous l’air frais. Oh, un oiseau,

oui, le même, passe de droite à gauche, là.
Tout s’effondre d’un coup, dans un silence
de tombe pillée. Les grands pins se figent,
dans l’espoir d’un sourire des dieux. Lubie.

Le ventre se crispe. L’attente est un leurre.
Seul un pas, en avant, de côté, nul ne sait,
permettrait de voir ce que contient la mer.
Déchirer tout ce bleu, sa menaçante beauté,

le vert tendre des pins et la dentelle sombre
des rochers. L’oiseau tourne au ras du café,
se pose sur mon épaule. D’une patte l’autre,
il hésite, parle, mais je ne comprends rien.

Je n’ai jamais rien compris, j’ai appris cela.
La musique, peu, tu le sais. Son œil me fixe
en silence. Je comprends parfois le silence.
Silence multicolore, joie, douceur, amour.

Silence des pas au bord de l’eau, clapotis.
Silence des mains, des pieds nus au soleil.
Silence du sable froid, algues et coquilles.
Silence des mots brûlés, les yeux fermés.

Silence des bateaux à la dérive, naufrage.
Silence d’une bouche ouverte, la langue.
Bouche qui appelle, mais ne le sait pas,
qui n’appelle plus, recluse, et veut le dire,

alors elle crie vers le dedans, le cri tombe
au fond de la mer, si bleue, si loin, là-bas.
Silence du monde indifférent, majestueux.
Silence du matin, sans ton souffle si léger,

sans tes yeux se reflétant dans le café noir.
Horizon brouillé, d’un coup gommé par les
premiers rayons. L’oiseau s’envole, quelle
grâce, me laisse flotter, agrippé à la cuillère.

14 05 16. Épiphanies 95

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