Le silence des statues

La ville est terrassée par le silence des statues.
Dans les allées désertes du Jardin des Plantes,
courent des canards affairés, des poules naines.
En une passerelle, Grand-Rond presque désert.

Un banc, couvert de poussière pâle, des traces
de mains disent l’ennui, les doigts ont dessiné.
Le ciel est crayeux. Bouche sèche, gorge serrée.
Bruit de roues. Devant les massifs d’hortensias

brûlés, un tricycle pile en grinçant. Cris, pleurs,
un genou saigne. Quelle aventure. L’univers a
d’un coup basculé dans le vide. Une sandale est
prise dans la chaîne, les astres s’immobilisent.

Voilà le corps roulé à terre, puis dans l’herbe, au
moment où le soleil troue les nuages et sort, fier,
arrogant. Une main piquée de gravier, front bleu.
Des bras d’agitent. Ça y est, tu vois, tout va bien.

La grande fontaine essaie d’éteindre l’incendie.
Un nuage de vapeur se détache du jet d’eau. Il
glisse mollement dans l’air brûlant, exaspéré,
se dissipe dans les arbres en une auréole irisée.

À deux pas, vide, le kiosque à musique attend.
Il ne faut pas pleurer, tu es un homme. Ah bon.
Ne t’en fais pas, la musique reviendra bien vite.
L’enfant n’a que faire des tangos, des milongas

qui font s’enlacer les êtres. Oh, quelle fougue,
dans les plaintes du bandonéon. Au contraire,
vas-y, pleure, hurle, il faut dire au monde entier
cette terrible violence faite aux âmes naïves.

Sinon à quoi bon ouvrir grand les yeux, les bras,
les entrailles, les os tremblants, lèvres humides
de gourmandise devant tant de beauté. Prendre
le risque de se perdre dans les dédales du corps.

Il faut rire aussi, sauter comme un fou. Rire
face à l’abîme dévoilé dans l’éclat d’un regard
malicieux. Sinon à quoi bon courir vers la piste,
danser les yeux mi-clos. Et sentir les cheveux,

caresser une épaule, vibrer au son d’une voix
veloutée surgie de si loin. Au-delà des océans.
Juste pour soi, pour ce moment de joie divine,
dans l’urgence de la vie, de la mort mise à nu.

Les statues se taisent. Elles savent, n’arrêtent
pas de le chanter. À l’une, il manque une main,
à l’autre, un bout de pied ou le sexe, qu’importe.
Je voudrais les serrer dans mes bras et respirer

leur parfum de pierre, m’en imprégner autant
que du tien, ne rien attendre d’autre. L’enfant
s’est endormi sur une couverture. Le banc est
à l’ombre. À la buvette, les tables s’animent.

22 04 16. Épiphanies 72

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