Peau neuve

En pleine nuit, ou au petit matin, se lever,
s’en aller, sans jeter un regard. Tout serrer,
au fond de soi, ne plus rien sortir. J’ai froid,
printemps glacé. M’habiller, fermer eau, gaz.

Laisser une lampe, illusion de présence. Oh,
qui va s’inquiéter, personne, c’est ma faute.
J’aurais dû partir avant. Avant quoi. Avant.
Je ne sais pas partir, tourner les talons, hop.

Dans ma tête, je traîne, je rêvasse, j’oublie.
Je, c’est beaucoup dire. Il, voilà. Le centre
est ailleurs, pas moi. J’essaie, suis invivable.
Se lever, s’habiller, partir. J’en suis capable.

Je crois. Enfant, j’ai simulé une tétraplégie.
Tout le monde y a cru. Moi aussi, en pleurs.
Laisser le volet entrouvert, chambre rangée.
Dire aux cyprès bleus d’Arizona, oui, voilà.

Je vous laisse. Non, ne rien dire. À quoi bon,
une fois la chemise boutonnée. Déjà, le sac
à moitié plein. De riens. Tais-toi, réfléchis.
Et ce visage qui partout surgit, non il reste.

Et les livres, et la guitare, et le pin parasol.
Non. Il n’y a pas de place, tu le vois bien,
les poches sont cousues, le sac est si petit,
je suis si petit aussi. M’embarrasser de ça,

non merci. J’arrête, strict minimum, pigé.
Partir, ma vie c’est ça, je pars. Où, quand,
tu t’en fous, c’est un état d’esprit, tu vois.
Dès que tu t’arrêtes, tu colles ou patauges.

Du matin au soir, à tourner, en cage. Mais
la cage, c’est toi. Alors partir ne sert à rien.
C’est malin ça. Et l’espace, et les déserts,
et les mers à franchir, les prairies, les lacs,

les villes, les rues ensoleillées, les fleuves,
les forêts, et j’en oublie. Les visages neufs.
Laisser le mien ici, scotché à la table, vide,
ne rien laisser traîner. Et prendre les rêves,

ce qu’il en reste. Oui, je sais, il n’empêche.
Tu racles, cherches, fais le fond des tiroirs.
Et l’oreiller mordu au sang, encore humide.
Prends-le, il te rappellera toutes ces nuits

passées à attendre l’aube, à guetter le jour.
Alors se lever, se laver, s’habiller, un café.
Et commencer la journée, une fois ménage
fait. Tout est nickel, tu es parti. Tu vois bien,

ce n’est pas si difficile. Tu peux sourire, oui.
Se réveiller, c’est faire peau neuve. Debout.
Et ce visage, là. Tais-toi, il est aussi chez lui.
Il est la vie, la joie, le rire, alors pas touche.

21 04 16. Épiphanies 71

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s