La fourmilière des rêves

En lisière de sous-bois, écarter les délicates
fougères, crosses lancées vers le jour bleu.
Passer un ruisseau pétillant au soleil de midi.
Ici là, des cloches ruminent, mouches collées.

Abeilles, libellules, citrons, sauterelles rouges
fuient gaiement devant les semelles boueuses.
Mais, bâton soudain coincé entre des cailloux,
écraser la fourmilière des rêves. Pied enfoncé

dans la terre molle. La cité est ruinée. Panique
de tout côté. Les fourmis filent, accourent puis
repartent, se cachent affolées sous les fleurs.
Elles ne crient pas, ne disent rien, mécaniques.

Rêves de paysages, rêves de rires, de matins,
rêves de tableaux, de musiques et de bistrots.
Chaque fourmi tente de sauver graine, miette,
brindille, peau de cerise ou reste de scarabée.

Le pied assassin hésite à se poser sur l’herbe.
Des pans entiers de galeries et de chambres,
de grappes blanchâtres de larves, s’effritent
et s’écroulent. Une seule idée, sauver la reine.

Mais la reine agonise, énorme et flasque. Elle
gît, corps gorgé d’œufs. En tête son vol nuptial,
l’air frais, les pétales de pommiers, et ses ailes
fragiles. Prise de vertige, ses rêves s’enfuient,

condamnés avec elle. La lumière est mortelle.
Alors, elle se sent soulevée, recouverte de terre.
Le bâton rassemble, piteux, des débris de rêves.
Les ouvrières reviennent, s’activent. En théories

serrées, elles consolident les restes du château.
Enfin l’ombre des galeries. Prendre des forces,
pondre à nouveau, rêver. De voyages, d’océan,
de terrasses ensoleillées, de visages, d’amour,

de ciels, de pics enneigés, de nuits, de paroles.
Encore et encore, créer. Je reste accroupi, figé.
Je pose ma main sur la fourmilière dévastée.
Sur ma peau, je sens la caresse de tes doigts.

Les premières morsures ne sont rien. Paume
et dos hérissés de mille guerrières noires.
Le sang se met à couler, noie les œufs à nu.
C’en est fini du chemin, de la vallée, du ciel.

18 04 16. Épiphanies 67

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