La fenêtre a bougé

Ce matin la fenêtre a bougé, pas le tapis,
les meubles dormaient, bibelots, canapé,
lampe, fauteuils, enfin l’un des deux était,
n’était plus à la même place, ce n’est pas

une question de lieu. Figé sur le seuil, il
suit des traces de rêve au fond des yeux,
toujours le même, la fenêtre bouge, recule,
il traverse la pièce immense, le sol glisse.

Enfant sur un vélo, dévalant une pente, et
tout en bas, il n’atteint pas la fenêtre, une robe
claire, des arbres, pâleur d’un visage souriant.
Il tend les bras, soudain le tableau de Goya,

le trois mai mille huit cent huit, nuit noire,
un mur, des morts, des soldats fusils braqués
vers une silhouette blanche, face aux balles.
Il avance, tient la fenêtre, se crispe. À quoi

pense-t-il, crie-t-il, aime-t-il, cet homme,
bras levés au ciel, y a-t-il encore un ciel, et
sa dernière image, au moment où le monde
allait broyer son corps, son âme, ses rêves,

basculer, se fondre en lui, englouti comme lui.
Le vélo s’emballe, l’enfant ouvre grand les yeux.
Ce n’est plus un enfant, c’est lui. À la fenêtre,
les cyprès se penchent. Aux murs, les tableaux

se creusent, les arbres peints flottent dans l’air,
happés par la fenêtre, elle a bougé. Il comprend
que le monde a basculé au fond de son ventre.
Ce matin il a mangé le monde, seul son rêve

persiste, la robe s’envole vers les cyprès, alors
la fenêtre bouge. Il ouvre la bouche et parle,
les mots s’écrasent sur les murs, et sur le tapis
l’enfant joue aux billes, tu vois, ce n’était rien.

27 03 16. Épiphanies 49

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